Accueil > Panorama > Festival > Berlinale 2013 > Haewon et les hommes (Nobody’s Daughter Haewon) vendredi 15 février 2013 17:30

Une idylle, un aveu de défaite, par Julien Marsa

Wettbewerb – Compétition

Haewon et les hommes (Nobody’s Daughter Haewon)

Nugu-ui ttal-do anin Haewon

critique: Haewon et les hommes (Nobody's Daughter Haewon)
réalisé par Hong Sang-soo

Après s’être entiché d’une actrice européenne comme tête d’affiche avec Isabelle Huppert dans In Another Country, le cinéaste coréen Hong Sangsoo revient à sa petite troupe de comédiens (avec, tout de même, une apparition éclair et croustillante de Jane Birkin), et poursuit toujours le même travail d’occurrences et de variations sur la nature humaine et les petites bassesses qui en découlent, mais cette fois-ci sur un mode plus mineur. Ce dernier film est rédigé sous la forme d’un journal intime, où Haewon (Jung Eunchae) est une jeune fille qui se sent un peu seule depuis que sa mère est partie vivre au Canada. C’est à l’occasion d’une de ses visites que Haewon tente de lui confier son désarroi, son sentiment d’avoir été abandonnée par ce qui reste de sa famille, et sa mère de lui prodiguer quelques bons conseils avant de repartir promptement vers d’autres cieux. Livrée à elle-même, Haewon craque et renoue avec son ancien amant, un professeur et cinéaste (tiens, tiens) marié et père d’un enfant.

Si l’on reste convaincu de l’acuité du regard que porte Hong Sangsoo sur ses personnages, sachant toujours avec autant de brio trahir leurs intentions cachées au détour d’une réaction ou d’une complainte, l’exécution s’avère être ici un brin laborieuse, entre le recours un peu roublard au rêve comme moteur de récits, ainsi que quelques personnages secondaires qui ont plus valeur d’ombres que d’échos ou mises en perspective des tourments des protagonistes. Le système de variation du cinéaste coréen semble ici assez inopérant, et les récurrences du récit ne viennent pas apporter les éclaircissements espérés, notamment dans l’utilisation des lieux qui, s’ils sont sagement « habités » différemment à chaque passage du récit, ne semblent pas réussir à former un tableau d’ensemble plus ambitieux, laissant une vague impression de systématisme.

Il faut dire que la narration se concentre très largement sur les deux personnages que sont Haewon et son amant Seongjun (le toujours excellent Lee Sunkyun de Oki’s Movie), et sur cette relation ingrate et impossible qu’ils se forcent à vivre. On retrouve cependant la verve mordante du cinéaste lors d’une scène de groupe avec ses élèves, qui joue de la volonté de ce professeur épris de sa propre étudiante de ne pas dévoiler cette idylle au grand jour, quand tous savent plus ou moins déjà ce qui s’est passé. L’infantilisme et l’égoïsme des hommes éclatent d’ailleurs dans la plupart des scènes de couple, mais sans sonner autrement qu’un constat d’impuissance, celui par exemple de ces deux jeunes femmes ne réussissant pas à se défaire d’un homme marié qui ne souhaite finalement pas leur bien, mais le sien.

Et c’est pourtant cette veine pessimiste qui vient rattraper le film à la volée, et lui conférer un sentiment d’inquiétude rarement exploité par Hong Sangsoo, habitué à une description empathique mais tout à fait espiègle de ses personnages. Libéré de ses récents exercices de style, où le récit multipliait les histoires et les retours à la case départ, le cinéaste coréen peut enfin, sur une durée linéaire, charger son film du poids qui leste progressivement ses protagonistes. Deux éléments récurrents viennent notamment appuyer cette conception des choses plus ouvertement sombre qu’à l’accoutumée. Le premier se concrétise dans le regard des autres par rapport à la nature de la relation qu’entretiennent Haewon et Seongjun, qui agit comme un révélateur de l’ineptie de celle-ci, mais n’est jamais clairement énoncé aux personnes concernées. Le second élément est d’autant plus troublant qu’il est devenu, en quelque sorte, une des marques de fabrique du cinéaste : l’usage de l’alcool et de la cigarette sont concrètement reconnus comme des addictions. Tous les personnages masculins fument dans le film, et lorsque Seongjun se plaint d’une tentation de cloper qu’il ne peut pas satisfaire car il se trouve dans un lieu sacré, cette envie prend l’air d’une impossibilité à ne pas reconduire indéfiniment la même erreur, au même titre que Haewon ne peut s’empêcher de revenir vers lui. La conclusion du film sonne, à cet égard, comme un glas surprenant et qui fait forte impression.

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