Quinzaine des Réalisateurs

    Les Mille et Une Nuits – Volume 3 : L’Enchanté

    As 1001 Noites: O Encantado

    réalisé par Miguel Gomes

    Un monde en-chanté

    Suite et fin du feuilleton de la Quinzaine des réalisateurs : était projeté aujourd’hui le dernier volume de ce film-monde que sont Les Mille et Une Nuits. À la joie de le découvrir se mêlait une légère tristesse d’en finir avec les récits de Shéhérazade. Couronné par une longue standing ovation, cette suite et fin tenait les promesses formulées par son titre et par les deux précédents opus.
    Le long fondu enchaîné ouvrant le film transforme une danseuse de rue en fantôme qui hante les pensées du père de Shéhérazade, lui qui crut en la voyant reconnaître son épouse. Un fondu = une apparition : tout est dit de la croyance que voue Miguel Gomes aux moyens du cinéma pour transfigurer le monde. On reste ébloui par la façon dont le cinéaste récapitule les moyens du cinéma. Réussir à filmer les chantiers navals, les femmes, les paysages, et les animaux avec chaque fois, une idée de cinéma époustouflante. Parvenir ainsi à donner au spectateur à penser aux frères Lumière, à Georges Méliès, au cinéma burlesque ou d’aventure, aux essais de Chris Marker… On avait cessé d’en attendre autant ! L’on donnerait bien des films, par exemple, en échange de cet unique plan dans lequel la conversation de Shéhérazade et de son père est filmée dans un manège décrivant des circonvolutions dans les airs qui font défiler le paysage sous nos yeux.

    Solaire, la première partie de ce dernier acte saute d’une vision de Shéhérazade à une autre, et parcourt une Bagdad à la lumière somptueuse recréée dans les calanques de Marseille sur laquelle souffle un Mistral personnifié par un génie du vent. Les divagations de la princesse font sauter comme par enchantement d’une légende à une autre : celle de Paddleman le très fécond, dont la beauté est gâchée par la stupidité au point qu’on lui demande de se taire ; celle du voleur Elvis. Si l’on s’attendait à être ravi par les légendes, on n’avait pas imaginé le film littéralement enchanté, au sens en-chanté de Jacques Demy. Car c’est bien d’une comédie musicale qu’il s’agit, où se suivent et se répondent chansons populaires et heavy-metal, pour clore sur le chant triste et virtuose des pinsons.

    Bestiaire

    Il n’est pas étonnant que cette ultime partie soit pour moitié consacrée à des oiseaux. Les deux premières constituaient déjà un impressionnant bestiaire où se croisaient des troupeaux de moutons, des chameaux, une baleine, un coq dont le chant se faisait résistance (et jamais coq n’avait eu les honneurs d’un si beau travelling que dans L’Inquiet!), un chien instrument de lien social. La petite communauté de pinsonneurs que suit Gomes produit dans des concours de chants ses oiseaux. On y apprend avec quel soin jaloux les pinsonneurs élèvent leurs protégés et leur diffuse des enregistrements pour leur apprendre à chanter. Mais ces récits documentaires évoquent tous, inévitablement, des histoires de disparition : oiseaux enfuis, morts de faim, ou passés à trépas pour avoir trop chanté. L’idée que dans la beauté du chant réside une fin prochaine et tragique habite la partie documentaire de L’Enchanté.

    Richesse naturelle

    Pour autant, la fièvre militante annoncée en première partie (« un film militant qui cesserait soudain d’être militant », annonçait la voix off en introduction) ne redescend pas. Même hors des récits directement sociaux, comme « Les Larmes de la juge », ou « Les Maîtres de Dixie », le film construit comme une mosaïque le portrait d’un personnage collectif : le peuple portugais. Peuple qui, à l’occasion d’une manifestation, se rassemble dans les derniers plans du film pour chanter l’hymne national. Peuple qui résiste sous plusieurs formes à la force policière, et à ce « gouvernement apparemment dénué de toute justice sociale » et notamment sous les traits de Simao Sans Tripe, fait prisonnier à la fin de l’épisode western du deuxième chapitre et qui reparaît sous des atours documentaires dans le troisième, libre comme l’air. « Presque tous les Portugais ont été appauvris par cette crise », conclut tristement l’un des premiers cartons. Par l’éblouissement du récit, par son ampleur, Miguel Gomes cherche assurément à redonner à son peuple une forme de richesse, dont on gage que le spectateur n’aura pas fini d’en épuiser les sens et résonances, longtemps encore après cette projection magique de la Quinzaine.