Accueil > Panorama > Festival > Festival de Cannes 2016 > Isola vendredi 13 mai 2016 20:00

par Marion Pasquier

ACID

Isola

critique: Isola
réalisé par Fabianny Deschamps

Il y a deux ans, l’ACID nous faisait découvrir New Territories, premier long métrage de Fabianny Deschamps. Dans cette œuvre audacieuse et radicale, la cinéaste faisait déambuler à travers Hong Kong une actrice (Eve Bitoun) incarnant une commerciale française venue conquérir un marché avec un nouveau procédé funéraire, tandis qu’en off, une jeune ouvrière chinoise (Yilin Yang) racontait le périple clandestin qu’elle entreprenait depuis sa campagne pour rejoindre son amant. Il n’y avait pas de dialogue en son direct, Eve Bitoun était silencieuse et Yilin Yang n’apparaissait pas à l’écran (si ce n’est en photo). La disjonction entre ce que montre l’image et ce que racontent les mots en off offrait à l’imaginaire du spectateur un espace incroyable où se déployer. La musique électro acoustique très présente d’Olaf Hund, les mouvements amples et comme suspendus de la caméra, le plongeaient dans une expérience sensorielle hypnotique.

Dans Isola, son nouveau long métrage sélectionné à l’ACID pour l’édition 2016, la cinéaste continue de construire magnifiquement son univers, formel et thématique. C’est cette fois-ci le corps de Yilin Yang qu’elle plonge dans une réalité étrangère au personnage. Dai a émigré depuis la Chine, elle se trouve dans une île italienne. Elle est enceinte et vit cachée dans une grotte. Elle attend son mari, il devrait la rejoindre sur l’un de ces bateaux qui régulièrement accostent, chargés de migrants. Dai ne parle pas italien, personne évidemment sur l’île ne comprend le chinois. On ne sait pas depuis combien de temps elle se trouve là. Dans l’attente et la solitude, elle s’est construit une petite vie, un petit monde à elle. Sa grotte est son cocon, que Fabianny Deschamps (par ailleurs décoratrice pour le cinéma) a construit avec soin. Dai le remplit d’objets (poupées, ombrelles suspendues, jouets, globe lumineux…), de poésie, de fantaisie ludique. Son bébé et son mari s’y sentiront bien. Si le monde autour d’elle n’est pas qu’hostilité (elle a un amant/client protecteur, des échanges sereins avec de jeunes migrants), il s’agit pourtant de s’en protéger, car il est aussi celui qui voit refluer de la mer des cadavres humains, celui qui parque les chiens et les hommes.

Cette violence du monde, c’est avec intelligence et finesse que la cinéaste en rend compte, qu’elle la donne à sentir de biais, par le détour, ou beaucoup plus crûment. Le danger qui bruisse au dehors de la grotte reste parfois hors champs, dans le son de sirènes, d’explosions, ou est vectorisé par les paroles de Dai qui connaît le sort réservé aux migrants. On sent la menace qui gronde. Cela n’en rend que plus poignantes les deux scènes d’abordage des bateaux chargés de migrants. Cette fois ci, c’est frontalement que l’on reçoit cette violence. La caméra, tantôt immobile, à distance, tantôt naviguant dans la foule au plus près des personnes, prend le temps de montrer des images d’actualité. Sur le port, Dai cherche, patiemment, le visage de son mari chinois parmi cette foule d’africains. Autour du personnage qui interprète, le réel dans son état brut nous est donné à voir (de la même façon que dans New Territories la cinéaste captait des images de Hong Kong en suivant le corps mis en scène de sa comédienne) : la descente du bateau, la prise en charge par la Croix Rouge, les enfants, les morts… Le drame de Dai dans la fiction, qui ne trouve son mari, cohabite avec celui, bien réel, de ces êtres en transit.

C’est également par l’attitude seule des personnages que Fabianny Deschamps raconte quelque chose du 21e siècle. Dans New Territories la Française, impressionnante de froideur, arborait un visage impassible que l’on pouvait percevoir comme un bouclier face à la violence de l’ultralibéralisme dans lequel elle baignait. Dai, toute pragmatique qu’elle est aussi (il faut l’être pour survivre, enceinte, dans un tel dénuement et en terre étrangère), émeut par son apparente candeur, par ses joies enfantines, une sorte de naïveté. Sa réponse à elle, face à la barbarie du monde, est le refuge dans l’imaginaire et la pensée magique. Elle prie, s’adonne à des cérémonials. Elle a confiance, ils vont lui ramener son mari.

Comme par magie la mer fait s’échouer à ses pieds le corps d’un jeune migrant berbère (Hichem), qu’elle sauve. Pour Dai il s’agit de son mari. Pour Hichem, qui ne comprend rien à ce qui lui arrive, la jeune femme est un Djinn, un mauvais esprit. La mélancolie dans laquelle baignait le film depuis le début laisse place, dans cette seconde partie, à quelque chose de plus tragique. Chacun monologue dans une langue que ne comprend pas l’autre, se raccrochant à la croyance qui est la sienne, et dans ce face à face entre deux êtres irrémédiablement seuls, l’incommunicabilité devient cruelle, poignante. On assiste à un crescendo d’éléments inquiétants, malheureux, la raison cède de plus en plus la place à la mystique, au délire et au fantastique, comme si le réel devenait trop intolérable. Après une scène de viol, inscrite dans le récit, que l’on reçoit dans toute sa brutalité, c’est en revenant dans le port que Fabianny Deschamps achève son film. De nouveau elle y enregistre, mais de façon plus implacable, pendant un long moment et avec une caméra quasiment immobile, la descente de bateau par des migrants. Fatigués, apeurés, impassibles, souriants…, femmes, hommes et enfants défilent devant la police scientifique qui les prend en photo. Dai n’est plus à l’image mais dans un contre-champ incertain et fantasmagorique. Nous regardons sans doute la scène aussi depuis son point de vue mais peut-être surtout depuis celui que nous avons en tant que citoyens, effrayés par une telle vision.

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