Quinzaine des Réalisateurs

    Frost

    réalisé par Sharunas Bartas

    Une nuit, Rokas croise un ami qui lui propose de conduire en Ukraine un camion contenant du matériel destiné aux forces loyalistes. Après quelques secondes d’hésitation, il accepte. Ce qui aura traversé son esprit pendant cet instant, on ne le saura jamais tout à fait. Le nouveau film de Sharunas Bartas est tout entier à l’image de cette interrogation. Le voyage depuis Vilnius jusqu’aux zones de guerre ukrainiennes que Rokas entreprend avec Inga (que l’on suppose être sa petite amie) est pour le spectateur comme pour les personnages une aventure incertaine. Comme eux, nous ne savons pas exactement où nous allons ni pourquoi. Nous mettrons du temps à découvrir qui ils sont : le film ne donne aucun élément concernant leur passé, ils se parlent peu – et eux-mêmes ne semblent pas très fixés sur la question.

    Sharunas Bartas nous propose ainsi de cheminer à l’aveugle, étape par étape. Chacune réserve des surprises (généralement mauvaises pour les personnages) et certaines dessinent de nouvelles pistes narratives qui ne seront pas explorées. Le film induit donc une relation assez flottante aux événements, qui est amplifiée par la politique formelle instaurée par le réalisateur : Frost est constitué en grande majorité de gros plans. Ce ne sont donc pas seulement les visages qui sont suspendus dans les airs, détachés de leur corps : en l’absence de plans d’ensemble, on ne sait pas toujours où se situent les personnages et donc ce qu’ils regardent.

    C’est bien pourtant, semble-t-il, par des regards qui se fixent enfin sur quelque chose que l’action se précipite. Au fil du film, Rokas manifeste un désir de plus en plus impérieux de voir ce qu’est la guerre. Son visage s’anime la première fois qu’il rencontre un bâtiment détruit et les paysages ravagés qu’il traverse le fascinent au point qu’il se mette à les filmer tout en conduisant. Il y a aussi ces regards soutenus échangés lors d’une soirée passée avec un groupe de journalistes et activistes à Kiev, qui feront émerger la question de l’amour. Un amour présenté sous un jour tourmenté, source de souffrance et de conflits intérieurs, faisant ainsi écho à cette guerre qui déchire l’Ukraine. Ces envoûtements déclenchent la montée en puissance de Frost en donnant aux personnages l’impulsion qui les poussera à se mettre à exister de façon plus précise. Ils traversent alors la zone de combat comme enfiévrés, jusqu’au front.

    L’expérience d’un film aussi profondément travaillé par la mort, porté par des personnages opaques, peut être assez éprouvante. Mais Frost laisse surtout l’empreinte d’une proposition de cinéma ambitieuse et aboutie, qui accorde néanmoins au spectateur une liberté certaine. Bien que très maîtrisé, le film ne livre pas ses propres clés, et impose de s’en remettre à sa subjectivité pour prolonger les lignes qu’il esquisse.