Accueil > Panorama > Festival > Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg, 4e édition mardi 27 septembre 2011

Festival Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg, 4e édition

Le petit festival qui monte, par Frédéric Caillard

Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg, 4e édition

du 11 au 18 septembre 2011

Le Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg (dont Critikat avait déjà rendu compte il y a deux ans) prend de plus en plus d’ampleur au fil de ses éditions. Après Roger Corman, c’était cette année au tour d’un autre monstre sacré du cinéma de genre, George Romero, de présider le jury et de recevoir les honneurs de la capitale alsacienne avec une rétrospective consacrée à sa saga des morts vivants. Mais au-delà de sa capacité à attirer des grands noms, c’est surtout grâce à sa programmation pertinente que le festival s’impose petit à petit comme un véritable événement, avec par exemple ses nouvelles sections « midnight extreme » – dont le simple titre fait office de programme – ou « crossovers » – qui explore l’un des sillons les plus créatifs du cinéma d’aujourd’hui, celui où le genre infuse d’autres formes filmiques – souvent pour le meilleur – en mettant la puissance de ses codes au service d’un cinéma riche et inventif. C’est dans cette dernière section que nous avons découvert le dernier Jeff Nichols (Take Shelter, également présenté à la Semaine de la Critique cannoise) ou l’enthousiasmant Bellflower d’Evan Glodell, qui mérite – pour une fois – ses galons de petit phénomène indé de l’été aux États-Unis.

Au niveau du palmarès, c’est The Woman de l’Américain Lucky McKee qui emporte l’Octopus d’Or du meilleur film international et Hideaways de la Française Agnès Merlet le Mélies d’Argent du meilleur film européen. Ce dernier choix nous laisse un peu perplexe, car le film nous a paru aussi intéressant dans sa phase d’exposition – originale et décalée – que vain, maladroit et convenu dans sa deuxième partie ultra-romantique, dont la symbolique très littérale étouffe le film de redondances inutiles.

Quelques mots sur Take Shelter, le nouveau Jeff Nichols, qui fait office de complément parfait à son beau premier film, Shotgun Stories. Dans Shotgun Stories, le passé (l’histoire familiale et les réflexes issus de la culture cow-boy) ravageait le quotidien de deux fratries. Dans Take Shelter, c’est la peur du futur qui détruit le présent, un père de famille perdant pied à cause de visions hallucinatoires d’une tornade géante, sa chute étant précipitée par la rudesse du système capitaliste. Pour Jeff Nichols, la classe ouvrière américaine est donc écrasée entre le poids de son passé – à la fois glorieux et tourmenté – et son incompatibilité croissante avec les pratiques du libéralisme mondialisé. Elle est prise au piège dans le présent et n’a d’autres choix que de naviguer à vue entre autodestruction (la guerre familiale dans Shotgun Stories, la dérive dans la démence de Take Shelter) et réflexe de survie (l’élan salvateur qui arrête le massacre dans Shotgun Stories, la construction d’un bunker dans Take Shelter). L’autre apport de Take Shelter est de travailler sans relâche la question de la perception. Entre les hallucinations du personnage de Michael Shannon et la surdité de sa fille, il s’agit constamment de savoir qui voit, qui ne voit pas, qui entend et qui n’entend pas. Jeff Nichols parvient quasiment à nous convaincre que l’acte manqué du père – qui perd son assurance santé au moment où sa fille allait pouvoir bénéficier d’une prothèse auditive – s’apparente à un acte d’amour, dans ce monde dans lequel il vaut mieux se protéger de la réalité. Et malgré une progression narrative relativement lente et quelque peu répétitive (on comprend rapidement que le père est atteint de troubles psychologiques et les enjeux du récit restent relativement figés), la beauté inquiétante et rémanente de Take Shelter a fini par faire son trou dans nos psychés de spectateurs.

Nous souhaitions également revenir sur la belle découverte de ce festival, Bellflower, sorte de teen-romance aux accents nihilistes, où un groupe de post-ados s’emploie de façon quasi-exclusive à ingurgiter des litres d’alcool et à construire des gadgets lance-flammes afin de s’assurer un rôle de caïd en cas d’apocalypse. La première réussite du film est de rendre ses personnages extrêmement attachants en parvenant à convertir leurs profils de beaufs-rednecks-adeptes-de-tuning en geeks de la mécanique beaucoup plus sympathiques. Servi par un casting remarquable et quelques trouvailles génialissimes (la voiture qui distribue du whisky), le film s’applique dans sa première heure à enchaîner des situations de lose extrême, à la limite du masochisme, avec une efficacité assez jouissive pour le spectateur. Le héros n’hésite ainsi pas à avaler des insectes, à échanger sa superbe voiture contre une vieille moto pourrie ou à faire 2000 miles pour emmener sa petite amie manger dans le restaurant le plus crade du Texas. Profondément ancré dans son époque – tant par sa forme (image et rythme de séries télé) que par son background culturel (savant mélange de jackass, de binge drinking, de culture geek et de nonsense) – la grande particularité de Bellflower est d’assumer sa contemporanéité tout en prenant à contre-pied certains réflexes de la nouvelle comédie américaine. Ainsi, en permettant à son personnage principal de s’extraire d’une romance idyllique pour requérir avec panache le droit d’être un loser, Bellflower renverse le schéma récurrent des comédies actuelles, où les revendications provocatrices (du cul, rien que du cul) finissent par laisser place à un certain conformisme (vive le grand amour et/ou le mariage). Glodell s’offre également une fin magistrale, où il parvient dans un même mouvement à se payer ce qu’il évite : le jeu de massacre 100% genre, programmatique et sans inspiration. Sorte d’héritier de Macadam à deux voies – dont il reprend le contexte (la passion de la mécanique) et le message nihiliste qu’il décline de manière un peu plus incarnée et ouverte vers l’avenir –, Bellflower a tout pour conquérir lui aussi le statut de film culte d’une nouvelle génération de slackers qui – ironie de l’histoire – a vraisemblablement plus à perdre que celle des années 1970.

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