Accueil > Panorama > Festival > Mostra de Venise 2010 > Bilan mardi 14 septembre 2010 22:00

La beauté du geste, par Arnaud Hée

Bilan

critique: Bilan

Retour subjectif sur cette très belle édition qui s’est déroulée sur le Lido du 1e au 11 septembre. Le dénouement de la 67e Mostra est en quelque sorte l’inverse de l’édition cannoise 2010, où la compétition fut piteuse, mais le palmarès enthousiasmant, Palme d’or en tête. Entre ces deux options, inutile de préciser où va notre préférence.

Décadence et grandeur

Qu’attend-on des films projetés dans un grand festival international ? Tout ! Qu’attendre de son palmarès ? Rien ! On pourrait gloser longtemps sur les choix du jury, présidé par Quentin Tarantino, donnant sa préférence à Somewhere de Sofia Coppola (Lion d’or) – pas indigent, mais bigrement faiblard – et ignorant superbement la valeur et la diversité des écritures cinématographiques proposées. Ajoutons juste une petite couche supplémentaire en mentionnant que le Lion d’argent (meilleure mise en scène) et le Prix du scénario échouent entre les mains d’Álex de la Iglesia et de son outrancier Balada Triste de Trompeta. Non, définitivement, ce qui compte est la compétition concoctée par Marco Müller : dense, stimulante et éclectique.

Des installations vétustes dont on croit la fin venue à chaque pluie battante (rez-de-chaussée envahi par les eaux, plafond de la salle de presse dégoulinant), une faible imbrication avec l’économie du cinéma, une politique culturelle nationale – quelle surprise ! – proche de l’incurie, avec les conséquences attenantes sur l’équilibre financier du festival ; la Mostra se débat avec un courage non dénué de noblesse. Mais son directeur est – on le sait et c’est compréhensible – fatigué après huit années de mandat, alors que le nouveau palais du festival ne sera pas prêt avant 2012. Et pourtant, c’est à une bien belle édition que l’on a eu le plaisir de se frotter, en raison de la très bonne tenue de la compétition, sans compter que la section Orizzonti joue à plein son rôle de stimulant laboratoire. Une intelligente circulation dans les genres et les aires géographiques se déploie jour après jour. Prenons pour exemple le dimanche 5 septembre. On est passé ce jour-là de Post Mortem de Pablo Larraín à Detective Dee and the Mystery of the Phantom Flame de Tsui Hark relayé ensuite par Essential Killing de Jerzy Skolimowski. Après ces réjouissances, un petit tour en sala Volpi pour découvrir Robinson in Ruins de Patrick Keiller, présenté dans Orizzonti… Venise est un festival où il est tout simplement permis de jouir du cinéma dans toute sa diversité, même si l’on peut noter que ne figurait au programme de la compétition officielle aucune œuvre d’animation, ni de film « strictement » documentaire.

Comme une chanson populaire...

Ça revient comme un refrain : on peut regretter la faiblesse d’ensemble des films italiens présentés en compétition. Mais, ne soyons pas trop plaintif, on a échappé à Paolo Sorrentino… On le sait, Nanni Moretti ou Marco Bellocchio ne peuvent pas fournir un film par année, sauf que ce dernier était présent, mais hors compétition. Avec Sorelle Mai, tourné en dix années avec un budget de 100 000 euros, essentiellement en compagnie de membres de sa famille. Dans cette véritable pépite, la trivialité de l’image vidéo se dissipe rapidement derrière un filmage sensible, spontané, redoutablement éclairé. Marco Bellocchio enregistre ce qui se refuse « normalement » au cinéma : filmer l’écoulement du temps. L’argument commercial et sa forme-laboratoire ne sont certainement pas étranger à son absence de la sélection officielle. En valeur intrinsèque, ce film y avait évidemment toute sa place, bien plus par exemple – c’est peu dire – que La Passione de Carlo Mazzacurati. Au registre des plaintes, extra-italiennes en l’occurrence, on pouvait aussi s’irriter de trouver le cinéma arrogant et en toc de Julian Schnabel (Miral) dans cette même compétition.

En dépit de Potiche de François Ozon, diablement drôle tout en étant marqué par les limites de la « kitschploitation », les films français se sont révélés médiocres. On peut même parler d’une double déception. Celle d’Antony Cordier avec Happy Few, fable libertine tout à fait tartignolesque, alors que ce réalisateur avait pu susciter quelques espoirs après Douches froides ou ses précédents courts. Et surtout, la Vénus noire d’Abdellatif Kechiche. Ce dernier film, c’est un peu la méthode – exténuer les scènes en les étirant, filmer à plusieurs caméras sur le plateau – de son cinéma mise à nu. Très efficace pour donner de l’intensité à une « situation » (comme une scène de repas) et capter le langage, elle se heurte violemment à ses limites lorsqu’il s’agit de faire face à un « sujet ». Et non des moindres, puisqu’il évoque l’humiliation et la chosification d’un corps, thème assez transversal d’ailleurs cette année en compétition. La Vénus hottentote se trouve diluée dans une multiplicité de points de vue, si bien que l’on ne sait plus qui énonce, sauf que ce quelqu’un a la certitude d’être du « bon » côté. Quel est cet œil derrière la caméra qui nous renvoie, dans la perpétuelle réitération d’un jeu de miroir exaspérant (et foutrement long : 2h40), à notre statut de spectateur-jouisseur évidemment coupable ? Haneke a peut-être trouvé un élève, mais quel cancre !

Béances, écarts, interstices

Pour le reste, on eut droit à un formidable parcours, donnant notamment la part belle au film de genre asiatique. Si l’on peut regretter, malgré quelques trouvailles, l’engoncement de Reign of Assassins de Su Chao-Pin et John Woo, Tsui Hark (Detective Dee and the Mystery of the Phantom Flame) et Takashi Miike (13 Assassins) sont portés par une conviction et une vigueur assez jouissives, surtout en ce qui concerne le premier. Notre président de jury préféré aurait pu répondre, d’une manière ou d’un autre, à cet appel du pied. Ou bien à celui de Monte Hellman (Road to Nowhere) – producteur de Reservoir Dogs – qui s’est vu attribué un Lion d’or spécial pour l’ensemble de son œuvre, tout à fait le genre de récompense aux allures mortifères, qui n’est pas sans rappeler celle faite à Alain Resnais à Cannes en 2009.

Deux films ont particulièrement impressionné, deux récits funèbres, des marches à la mort désespérées, que porte un geste souverain. De The Ditch de Wang Bing, on pourrait retenir son sujet, l’évocation des camps de rééducation par le travail, le laogai, version chinoise, toujours en vigueur de nos jours, du goulag soviétique. Ce coup d’éclat « politique » ne doit pas faire écran à sa puissance cinématographique. Sans renier son filmage caméra à l’estomac, le cinéaste chinois assouplit ses règles – un mode « fictionnel » et un contexte historique situé en 1960 – pour mieux faire accéder le cinéma à une capacité d’évocation des systèmes concentrationnaires, du processus de déshumanisation qui en découle, transformant les êtres en damnés. Éprouvant, The Ditch nous fait pénétrer dans les ténèbres, à l’image de ce corps-caméra s’avançant dans les cavités qui servent autant de dortoir que de mouroir aux détenus. Les protagonistes de Meek’s Cutoff de Kelly Reichardt sont quant à eux condamnés à une errance dans les vastes espaces américains. Après des déambulations contemporaines (Old Joy et Wendy et Lucy), la réalisatrice situe son intrigue à l’époque des colons lancés à la conquête de l’Ouest. Le minimalisme de l’intrigue – vont-ils trouver leur chemin, de l’eau, à manger, survivre ? – se trouve mis en tension avec la force d’un style qui convoque clairement les pionniers du cinéma américain, et un suspense ébouriffant. Au-delà de leur dissemblance, The Ditch et Meek’s Cutoff ont pour point commun de placer leurs protagonistes face à l’expérience de l’altérité, avec la figure de l’indien captif chez Kelly Reichardt et le « débarquement » d’une femme de détenu au milieu des spectres du film de Wang Bing. Et surtout, tous deux sont porteurs d’une autre problématique éminemment cinématographique, à laquelle ils font face avec brio, celle de l’immensité faisant office de prison, l’espace comme principe d’enfermement.

Outre Kelly Reichardt, Sofia Copolla et Monte Hellman, toute la variété du cinéma américain avait rendez-vous sur le Lido. Entre The Town de Ben Affleck et Promises Written in Water, on fait le grand écart. L’auteur de Gone Baby Gone livre un polar aussi honnête que peu enthousiasmant, lorgnant visuellement du côté de Michael Mann (particulièrement Heat) et thématiquement vers James Gray – la communauté, les déterminismes socio-familiaux, la porosité entre l’ordre et le crime. Rien à voir évidemment avec le geste radical de Vincent Gallo dans un film aussi bref qu’intense et magnétique. Égocentrique cela va sans dire, mais ce qui lui permet d’être habité par l’incandescente aura du démiurge. Si un pont doit être jeté de Promises Written in Water vers d’autres films de la compétition, ce serait précisément en direction de The Ditch et Meek’s Cutoff, dans la mesure où l’on semble dans ces trois-ci se tenir dans une béance située entre le monde des vivants et des morts.

Ce même interstice peut être une entrée pour appréhender Essential Killing de Jerzy Skolimowski, à la faveur duquel Vincent Gallo a reçu la coupe Volpi de la meilleure interprétation dans son rôle de taliban christique. On retrouve aussi cette tension vie/mort dans le bien nommé Post Mortem du Chilien Pablo Larraín, où l’espoir de réenchantement d’une existence grise est fauché par l’irruption d’un drame collectif. Tony Manero, son précédent long-métrage, portait déjà une promesse, mais le geste cinématographique de son dernier film se densifie et monte d’un cran dans cette évocation des heures sombres de l’histoire chilienne. Si la mise en scène s’avère un peu appuyée ça et là, elle est d’une efficacité évidente. Son projet se situe dans la recherche de l’évocation, à ne pas confondre avec l’idée de reconstitution historique – on en est très loin –, ni avec une volonté complaisante de déstabiliser à tout prix un spectateur présumé coupable. On ressort de Post Mortem avec la confirmation que Pablo Larraín est un auteur à suivre.

Horizons

Dans cette sélection, il restait à faire connaissance avec les découvertes. Le Russe Alekseï Fedortchenko en était un représentant avec Silent Souls. Il est regrettable que ce film ne parvienne pas à se maintenir en équilibriste sur les deux brèches prometteuses où il se situe initialement, ce qui en aurait fait une superbe réussite. La première concerne le ton. Le léger burlesque entrevu au début s’estompe, et le métrage s’aventure dans l’évocation poétique des tréfonds d’une âme russe tourmentée, avec spiritualité et symbolisme au menu. La seconde réserve concerne l’équilibre non tenu entre l’aspect documenté de Silent Souls – l’évocation de la culture Merja – et la mise en œuvre de son récit. Ceci a tendance à le tirailler, avec cette impression d’assister à deux hypothétiques films, sans qu’aucun ne soit réellement mis en œuvre. Et pourtant, on reste durablement marqué par la composition d’images d’une impeccable rigueur, soutenues par une somptueuse photographie (le chef opérateur Mikhaïl Kritchman remportant assez logiquement le Prix de la meilleure contribution technique) et une musique élégiaque. C’est sans doute la prise en charge de la nudité, d’une morte comme de deux vivantes, qui subjugue le plus à ce titre. Découverte et curiosité étaient également suscitées par la présence de la Grecque Athina Rachel Tsangari qui présentait Attenberg, son deuxième long-métrage. Peu de films peuvent se targuer d’une telle dynamique interne. Le premier plan nous fait craindre un freak-show de comportement extravagants (appelons ça le « syndrôme Canine » lié au film de Yorgos Lanthimos) corseté dans une mise en scène clinique. Mais au fil de ce récit, on chemine – à l’image de son héroïne – de manière subtile vers un ailleurs rempli de mélancolie, de tendresse, de sensibilité et d’accomplissement. On se félicite d’ailleurs de la présence d’Attenberg au palmarès, par le biais de la coupe Volpi de la meilleure interprétation féminine décernée à Ariane Labed dans le rôle de Marina.

Il serait dommage enfin de pas évoquer la section Orizzonti (dont le premier prix a été décerné à Verano de Goliat de Nicolás Pereda, que nous n’avons malheureusement pas vu) au sein de laquelle il fut à chaque fois bon de butiner, à l’exception de Cold Fish de Sono Sion, une sorte de docteur autoproclamé en bizarrerie nihiliste trash. Pour le reste, c’est peut-être dans cette sélection que nous avons pu découvrir les meilleurs films français de cette Mostra. Diane Wellington, court-métrage d’Arnaud des Pallières, dresse le portrait d’une femme victime de son temps, sous la forme d’un brillant collage, épuré et poétique. Évoquons aussi l’excellent Fading d’Olivier Zabat, intrigante plongée pleine de noirceur, au sens propre comme au figuré.

Par ailleurs, dans cette même sélection Orizzonti, ce fut un bonheur non dissimulé d’aller à la rencontre du nouveau Patrick Keiller, inimitable dans ses déambulations digressives par un entremêlement touffu entre verbe et image. À l’instar des précédentes productions du Britannique, Robinson in Ruins est aussi une précieuse méditation à propos de la manière de se situer dans le monde et de se l’approprier. On a croisé aussi, avec le même plaisir, Gianfranco Rosi – lauréat du Grand Prix de Cinéma du réel 2009 – présentant El Sicario – Room 164. Le contraste avec Below Sea Level étonne puisqu’on est ici engagé dans le huis clos d’une chambre d’hôtel entre un filmeur et un filmé – un sicario, tueur à gages à la solde des cartels mexicains. Ce dernier témoigne à visage voilé (et non couvert, détail important), dévoilant sa trajectoire criminelle à coups de crayons compulsifs, et de gestes frénétiques, ces derniers reproduisant autant les siens que ceux de ses victimes sur cette scène de crime. El Sicario – Room 164 s’avère aussi une passionnante réflexion sur la mise en scène, de cinéma et de soi-même. Enfin, comme un clin d’œil, on finira en évoquant Guest de José Luis Guerín, notre première projection de cette Mostra, ce qui constitua un bien bel accueil. Le cinéaste catalan promène sa caméra et son regard aux quatre coins du monde à l’occasion de sa tournée des festivals pour Dans la ville de Sylvia. Se détournant du lieu-festival, il déambule de rencontres en rencontres, de métropoles en métropoles, pour une formidable prise de pouls subjective du monde. Guerín témoigne ici d’une magnifique confiance dans ce que le réel a à offrir et dans les moyens du cinéma pour en rendre compte. Un bel horizon pour le 7e art.

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