Accueil > Panorama > Festival > Mostra de Venise 2010 > Santiago 73, Post Mortem lundi 6 septembre 2010 11:00

par Arnaud Hée

Venezia 67

Santiago 73, Post Mortem

Post Mortem

critique: Santiago 73, Post Mortem
réalisé par Pablo Larraín

On a déjà dit que la Russie (cf Silent Souls d’Alekseï Fedortchenko, projeté vendredi) ce n’était pas de la rigolade. Et bien le Chili, pour d’autres raisons, non plus. C’était le menu au petit-déjeuner du jour. De fait, chaque film chilien distribué à l’étranger évoque, au moins en filigrane, la dictature de la junte militaire dirigée par Pinochet. C’était déjà le cas de Tony Manero de Pablo Larraín, en creux, discrètement, avec cette histoire de John Travolta local. Le réalisateur enfonce ici le clou, haussant d’un ton son geste cinématographique à l’occasion de ce dernier film convaincant.

Le mystère plane sur le contexte exact dans lequel se déroule Post Mortem, on apprendra pourquoi. C’est un Chili gris-marron, saisi dans une photo granuleuse et délavée qui semble venir des années 1970. Le film adopte le point de vue de Mario, un visage osseux surmonté d’un carré poivre et sel ; une vraie tronche de croque-mort. Pas si faux, il est un fonctionnaire rédigeant les rapports d’autopsie de la morgue de l’hôpital. Il exhale la solitude ; son visage s’éclaire seulement à la vue de Nancy, la voisine d’en face au beau faciès douloureux, une danseuse de cabaret qu’il scrute de sa fenêtre avant de l’aborder dans sa loge. Une liaison se produit, sans élan, comme si les sentiments étaient anesthésiés. Avec une précision clinique, corps et visages sont enfermés dans des plans fixes dont la durée figure un épuisement qui vaut aussi pour les personnages. Le film décrit un climat pesant et délétère, une réalité prosaïque sous laquelle on entend gronder l’imminence d’un virage historique dramatique. Quelques éléments viennent le souligner : une manifestation de jeunes communistes dans la rue, le médecin légiste concluant à une mort suite à un passage à tabac. Et surtout, la cellule communiste animée par les membres de la famille de Nancy.

Sans se départir de son ton glacial, sans accélération, la violence de l’histoire se déchaîne. On finira par apprendre que l’on est bien le 11 septembre 1973. Les descentes dans les habitations des ennemis objectifs de la dictature émergente remplissent, comme un vase communicant, la morgue où officie Mario. Des corps chosifiés s’empilent. Précisément à côté de l’histoire – il prend sa douche alors que la maison d’en face, hors champ, est assaillie – notre croque-mort est rattrapé par elle. Ce peut être, pour ce fonctionnaire civil devenu d’un coup serviteur des militaires, l’occasion d’un acte de désobéissance, d’une action. Ce qu’il fait un peu, seulement un peu. L’hébétude de Mario face aux événements est porteuse d’un échec individuel, mais il s’avère indubitable que ce corps est le réceptacle d’une responsabilité collective, de ceux qui ont rendu possible l’avènement de régimes comme celui de Pinochet. Ni pour ni contre, mais d’une certaine manière complice. La valeur de Post Mortem est aussi d’accéder à cette dimension universelle. Dans un plan final – certes appuyé comme quelques autres, mais terriblement efficace – il fait de la cache où Nancy a trouvé refuge un cercueil pour elle, mais il s’agit surtout du tombeau des illusions qu’il pouvait encore entretenir sur lui-même.

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