Venezia 71

    Good Kill

    réalisé par Andrew Niccol

    Dernier jour de compétition. Aujourd’hui, c’est au tour d’Andrew Niccol, cinéaste qui s’est fait un nom à la faveur de deux films un peu rapidement encensés (Bienvenue à Gattaca et Lord of War), d’entrer dans la ronde des candidats au prestigieux Lion d’or. Sans être de mauvaise langue, la présence de Good Kill en compétition semble devoir davantage à la défection de quelques poids lourds américains (Malick, Paul Thomas Anderson et David Fincher, dont les films seront présentés aux festivals de Toronto et New York) qu’à sa qualité intrinsèque. Good Kill s’ouvre pourtant sur une bonne séquence, centrée sur un soldat télécommandant un drone dans le cadre d’une mission en Afghanistan. Le montage alterne astucieusement gros plans sur l’écran de contrôle et inserts sur les mains et la bouche du militaire qui contrôle la machine pour donner à voir le drone comme le prolongement du corps du pilote, avant que la caméra ne montre finalement, à l’issue de l’opération, son visage. Il s’agit de Tommy (Ethan Hawke), major de l’US Army en service dans une petite base du Nevada où son équipe, à l’intérieur de grands containers plantés au milieu du désert, supervise l’activité de drones pour différentes missions – surveillance de foyers à risque, protection des régiments, et exécution de cibles ennemies.

    De ce sujet, le film tire trois grandes pistes : la dématérialisation de la guerre (on la mène comme on joue à un jeu vidéo – parallèle un peu lourdement surligné), le conflit moral d’un individu confronté à des ordres discutables, et enfin celle d’un pilote frustré qui, cloué au sol à cause de ce virage technologique, voit son mariage partir en vrille. Tout cela est relativement intrigant, à l’exception de la piste intime (surtout là pour meubler le film d’enjeux psychologiques supplémentaires), mais le tout souffre d’un entremêlement maladroit qui finit par court-circuiter les ambitions du cinéaste. Que Niccol vise au fond à dénoncer la barbarie de la guerre ne peut pas vraiment lui être reproché – bien d’autres cinéastes sont certes déjà passés par là, mais le propos demeure encore et toujours légitime. Ce qui est davantage problématique tient à la façon dont le scénario veut nous faire croire que cette dématérialisation de la guerre tient de la dérive technologique et qu’elle minore la responsabilité du soldat face à ses actes. Pourquoi pas, et la mise en scène de Niccol utilise d’ailleurs le cadre de cette base militaire comme dispositif (l’écran de contrôle, où entre l’intervalle du lancement du missile et de son impact sur la cible peuvent surgir des civils innocents), certes trop répétitif pour convaincre mais qui montre comment le sort de dizaines d’individus se joue en un coup de téléphone et trois clics sur un ordinateur. Néanmoins la mort de civils au cours d’opérations militaires n’est pas du seul fait de ces nouveaux engins de mort, et il est d’ailleurs troublant que le film insiste autant sur le désir de son héros de voler à nouveau, comme si le risque de mourir à bord de son avion donnait au soldat une légitimité à tuer.

    Le film trouve pourtant – ou du moins semble trouver – une bonne raison de condamner plus particulièrement cet emploi des drones, au détour d’une scène hélas ratée. Tout le long du film, Niccol dépeint des hommes obligés d’assister à l’horreur mais incapables d’agir (les ordres sont les ordres) : c’est le cas notamment lorsque dans le cadre de la surveillance d’un complexe les soldats observent médusés, à deux reprises, un homme frapper et violer une femme présente sur les lieux. À la fin du film, alors que l’acte ignoble est sur le point de se répéter à nouveau, Tommy, n’écoutant que son courage et son « sens moral », décide finalement d’abattre le violeur sans consulter ses supérieurs. Seulement voilà, juste après le lancement du missile la femme s’avance de quelques mètres, et un terrible suspense s’installe : l’acte du soldat va-t-il se retourner contre lui ? Niccol passe complètement à côté de la scène : la victime d’abord sonnée par l’explosion se relève, le violeur, lui, est pulvérisé, ouf, « justice » est faite. En glorifiant cet abus de pouvoir inouï (il faut voir Hawke sortir de la base, la tête haute et sa dignité retrouvée), alors même que le héros vient de juger un homme et le condamner en appuyant sur un simple bouton, Niccol se prend complètement les pieds dans le tapis et laisse passer sa dernière chance d’exploiter le potentiel certain de son postulat.