Venezia 71

    Le Dernier Coup de marteau

    réalisé par Alix Delaporte

    Pour son deuxième long-métrage, Alix Delaporte (César du meilleur premier film pour Angèle et Tony, Lion d’or du meilleur court-métrage en 2006 avec Comment on freine dans une descente) rejoint la large délégation française présente en Compétition. Qu’une jeune cinéaste se retrouve dans la plus haute des sélections est une bonne nouvelle, mais on regrette que ce privilège soit accordé à un film qui ne brille guère par son audace. On ignorait tout du Dernier Coup de marteau avant d’entrer dans la salle, et pourtant quelques plans suffisent pour que le spectateur reconnaisse immédiatement les rivages de cette terre supposée inconnue. Victor (Romain Paul) est un adolescent qui vit modestement dans la banlieue de Montpellier avec sa mère (Clotilde Hesme), atteinte d’un cancer. Il fait la connaissance de son père (Grégory Gadebois), un célèbre chef d’orchestre amené à retrouver Montpellier pour diriger la 6ème symphonie de Gustav Mahler. On le voit bien, et l’esthétique du film ne tarde pas à le confirmer : Le Dernier Coup de marteau est ancré dans un naturalisme lorgnant vers la chronique sociale où la mise en scène est avant tout là pour « coller aux personnages » et « faire vrai ». Pourtant, il se joue ici quelque chose qui échappe curieusement aux stéréotypes les plus éculés de ces innombrables films qui continuent d’envahir nos écrans et de rafler récompense sur récompense (dernier exemple en date : Party Girl et sa Caméra d’or). Parallèlement à l’intrigue qui se joue du côté de la mère (concentrée sur des enjeux classiques pour ce type de films – maladie + rudesse de la vie quotidienne), le jeune Victor rend fréquemment visite à son père à l’Opéra de Montpellier. D’abord stoïque face à ce fils dont il a appris l’existence bien des années après la naissance, le chef d’orchestre va par la suite initier peu à peu le garçon à sa passion pour Mahler. Se joue alors un scénario curieusement à rebours de l’esprit naturaliste : cet adolescent qui ne connait rien à la musique, mauvais élève et dont l’ambition est de devenir joueur de football, se retrouve soudain saisi par la naissance d’une émotion esthétique aussi enivrante qu’inattendue.

    Le parti pris intrigue mais séduit davantage par ses intentions (et la beauté de la musique de Mahler) plutôt que dans sa chair. À vrai dire, le projet est rattrapé par le spectre du naturalisme, qui tient ici du mauvais réflexe. Ainsi, lorsque le garçon tout heureux de faire découvrir à sa mère son passage préféré de la 6ème de Mahler met en marche l’autoradio, un grésillement retentit. Il demande où sont les piles, ouvre un tiroir, les récupère, les change, et rallume la machine. Pourquoi dans cette scène portée par un enjeu pourtant fort (la révélation de la beauté) intervient tout d’un coup une action si profondément prosaïque ? Parce que c’est justement ça le naturalisme : l’obsession du détail qui fait vrai, le surgissement de la phrase qui saupoudre un enjeu dramatique d’une caution réaliste. Autre exemple, emblématique de cette déprimante tendance : la mère et le fils se disputent. Moment de silence, les deux personnages se regardent. La mère baisse les yeux et finit par lâcher un « Tu peux sortir la poubelle s’il te plait ? ». Là encore, l’enjeu du scénario (la colère larvée d’un fils révolté par la maladie de sa mère) est parasité par le souci du réalisme : dans la vraie vie les piles finissent par s’user et les poubelles ne se vident pas toutes seules. Au secours ! Il n’y a là pourtant rien de naturel, l’irruption du micro-évènement prosaïque est calculé, le timing est juste, bref, c’est un simulacre, un principe de fiction animé par une fascination pour la normalité et conçu pour ressembler au réel. Triste exemple que celui de ce film, dont les maigres qualités tiennent plus de l’absence de lourdeurs attendues – l’horizon de la lutte des classes, heureusement balayé par l’absence de contact entre le père bourgeois et la mère prolo. C’est déjà ça de pris, mais on est en droit d’attendre bien davantage dans le cadre d’un grand festival que ce cinéma ronronnant et englué dans des effets si poussiéreux.