Venezia 71

    Pasolini

    réalisé par Abel Ferrara

    Enfin. On espérait un film beau, fort, enivrant pour sortir de la torpeur cette compétition officielle jusqu’ici avare en émotions. Ce sera Pasolini. Pas un chef d’œuvre (en verra-t-on toutefois un seul d’ici notre départ du Lido ?) mais un très bon Ferrara, qui profite au passage de ce retour en grâce pour rassurer sur la vitalité de son cinéma après l’échec de Welcome to New York. Le film déploie une ampleur d’un lyrisme étonnant au regard de sa durée (1h28) et de la modestie de son approche, à rebours de ce que l’on peut attendre du portrait d’une figure aussi imposante. Il y a en effet quelque chose de très simple, et même humble dans la façon dont le film retrace les derniers jours du cinéaste. Pasolini écrit, rencontre des amis, roule la nuit (les scènes nocturnes sont d’une beauté crépusculaire à couper le souffle), donne des interviews, et surtout travaille. C’est là que Ferrara trouve une réponse à la sempiternelle question qui taraude ces films dont l’ambition est de dépeindre l’intériorité d’un artiste : comment figurer l’inspiration ? Comment représenter le rapport à la création ? Contrairement à un autre biopic de la compétition, le quelque peu académique Il Giovane Favoloso de Mario Martone, le spectateur n’a pas accès à la complexité du personnage par la seule voie de la psychologie, mais par une envoûtante alliance entre l’élégie de scènes a priori anodines, mais en réalité emprunte d’un parfum spectral, et le fruit de l’imagination de Pasolini.

    Le film mêle en effet à sa chronique de pures images mentales inspirées du travail de l’auteur sur deux projets : son roman inachevé Petrolio, et un film jamais tourné (très probablement Il Padre Selvaggio). La mise en scène de Ferrara, dont les fondus enchaînés recouvrent la puissance de déliquescence à l’œuvre dans 4h44, raccorde la figure de l’artiste à ces œuvres encore en gestation, opère de saisissantes connexions plastiques entre les visions inspirées de Pasolini et les digressions des personnages de ses propres fictions, dans un mouvement qui n’a rien du tourbillon mais qui tient plutôt de l’écoulement au ralenti d’images aussi splendides que mortuaires. Certains passages sont peut-être un peu moins inspirés (la scène d’orgie, très sobre, dépeinte comme une célébration rituelle) mais le film trouve sa force dans cette structure à la fois éparse et synthétique. La mise en scène fait curieusement écho à deux autres films sortis cette année : le beau et inégal Saint Laurent (même parfum de mort, même désir de marier deux lignes picturales) et le très raté Only Lovers Left Alive (même principe de figurer l’avènement d’une fin par la multiplication de fondus), qu’il supplante toutefois tous deux par la fluidité de son montage. La représentation d’actions plutôt triviales et l’apparition des visions apparaissent comme deux régimes d’images moins disparates l’un de l’autre (contrairement au Bonello qui, lui, joue plus ouvertement sur une forme de dissonance) que reliés par un fil inextricable permettant au spectateur d’accéder au mystère de la création. Et quelle est-elle, cette vérité qui semble ne se révéler que dans les ultimes minutes (probablement le sommet de grâce du festival), alors qu’elle irradie pourtant chaque scène ? C’est ce que ne cesse de filmer Ferrara, et c’est pourquoi le film nous émeut autant : la recherche de la beauté, et l’attente de la mort. Magnifique programme, superbe film.