Accueil > Panorama > Festival > Mostra de Venise 2015 > Frenzy mardi 8 septembre 2015 13:35

Chaos théorique, par Josué Morel

Venezia 72

Frenzy

Abluka

critique: Frenzy
réalisé par Emin Alper

On a l’impression, à la sortie de Frenzy d’Emin Alper, d’avoir assisté à ce que pourrait donner un remake du Festin nu de Cronenberg par Kornél Mundruczó (White God). Le film repose sur un dosage maladroit entre film de genre et fable politique sur un pays en proie au chaos (attention, titre programmatique), tout en s’aventurant à moitié vers le film mental. L’édifice se révèle plutôt branlant : après une ouverture qui ouvre une brèche entre deux mondes – une prison et son extérieur, embrasé par une manifestation de violence soigneusement laissée hors champ – le film s’attèle à montrer la lente insinuation de la folie au sein d’un quartier en suivant le quotidien de deux frères dans une zone en périphérie d’Istanbul. Les deux personnages accomplissent chacun un étrange travail : l’aîné bénéficie d’une liberté conditionnelle après vingt ans de réclusion pour devenir un éboueur à la solde de la police, chargé de fouiller les poubelles du voisinage en quête d’indices susceptibles de mener vers des « terroristes », tandis que le second se lève chaque matin pour nettoyer les alentours des chiens sauvages qui peuplent la région. Progressivement, chacun va s’enfermer dans une démence qui tend à contaminer l’espace qui les entoure, plongé dans une guerre civile où flotte un parfum de paranoïa. Sauf que la bascule vers le film mental est assez mal négociée : la première partie de Frenzy ressemble à une terne chronique sociale dans un village délabré où la mise en scène se contente de coller aux personnages (de dos ou de face), caméra à l’épaule et cadres tremblants à la clef. On pourrait vaguement justifier le parti-pris, le film gravitant autour de ces allers et retours entre point de vue à la première personne et objectivation d’une subjectivité – la démence intérieure des deux personnages finissant par se matérialiser concrètement autour d’eux – mais le programme, plutôt séduisant en théorie, n’en reste pas moins au seul stade des intentions, faute de vraie proposition de cinéma et d’équilibre des différents tons.

Le film est d’autant plus raté qu’il a la main lourde sur ce terrain du fantastique, notamment lorsqu’il dépeint le délire psychotique du cadet, enfermé chez lui en compagnie d’un chien blessé. L’idée là encore est intrigante : l’entrée de l’animal dans la maison coïncide avec le basculement dans la folie du personnage, et il n’est pas interdit de voir en ce compagnon poilu une force fantastique œuvrant pour ses camarades laissés-pour-compte, errants dans le froid sous la menace d’une éradication. Ce chien, que le personnage pensait avoir tué, reviendrait alors pour le tourmenter, mais Alper traite la piste a minima et peine à lui donner un peu de chair, si bien qu’elle ne dépasse jamais le stade embryonnaire. Au-delà de ce huis-clos où l’intrigue piétine, le film échoue globalement à susciter le trouble et s’en remet à des visions pataudes : une horde de canidés dévalent de nuit une rue désertique (copier/coller de la scène principale du déjà pas fameux White God), des poubelles enflammées jalonnent les rues du village, etc. Reste à la rigueur la scène finale, qui peut rappeler (en se forçant un peu – les films de cette Mostra sont tellement médiocres qu’on commence peut-être à rêver devant eux) cette confusion du réel et de la folie caractérisant les dénouements de Videodrome ou du Festin nu – d’autant plus que comme dans l’adaptation de Burroughs, le héros tape à longueur de journée sur sa machine à écrire des rapports absurdes. Tout cela est finalement assez maigre, car jamais vraiment incarné, mais on se contentera de ce maigre os à ronger.

Mostra de Venise 2015
mini-site

Abluka – Suspicions (Abluka)
Turquie, France - 2015
Réalisation : Emin Alper
Scénario : Emin Alper
Image : Adam Jandrup
Décors : Ismail Durmaz
Costumes : Nurten Tinel
Son : Fatih Aydoğdu, Cevdet Erek, Cenker Kökten, Niels Barletta
Montage : Osman Bayraktaroğlu
Musique : Cevdet Erek
Producteur(s) : Nadir Öperli, Enis Köstepen, Cem Doruk, Pierre-Emmanuel Fleurantin, Laurent Baujard, Doruk Acar, Töre Kar Ahan
Production : Liman Film, Paprika Films, Insignia
Interprétation : Mehmet Özgür (Kadir), Berkay Ateş (Ahmet), Tülin Özen (Meral), Müfit Kayacan (Hamza), Ozan Akbaba (Ali)...
Distributeur : Nour Films
Date de sortie : 23 novembre 2016
Durée : 1h59

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