Venezia 72

    Rabin, the Last Day

    Rabin, Ha-Yom Ha-Akharon

    réalisé par Amos Gitaï

    Près de 60 ans séparent le film d’Amos Gitaï Tsili présenté à la précédente édition de la Mostra du drame de la Shoah, traité par la figure d’une jeune fille juive réfugiée dans la forêt, soit par une sorte de gros plan et de contrechamp. Dans Rabin, the Last Day, seuls 20 ans séparent l’assassinat du premier ministre israélien le 4 novembre 1995 par Ygal Amir, extrémiste juif (aile droite du sionisme), au Kings of Israel Square de Tel-Aviv (depuis lors renommé « Rabin Square ») de la reconstitution qu’en donne Amos Gitaï. Cet acte terroriste pur fut perpétré par un étudiant en droit lors d’un rassemblement pour la paix.

    Le dernier film d’Amos Gitaï s’attache à traiter cinématographiquement l’histoire récente, avec les problèmes que cela peut poser en termes de recul suffisant d’analyses. Dès la fin de la séquence d’ouverture du film est posée l’orientation du réalisateur israélien avec l’idée que si Rabin n’avait pas été assassiné, la situation israélo-palestinienne serait actuellement plus stable. C’est donc à un plaidoyer pro Rabin que s’attache Gitaï, à une forme d’apologie, tout en inscrivant implicitement la question d’un phénomène négatif, dramatique et terroriste, dans une plus vaste que celle de l’histoire d’Israël.
    C’est bien sûr à dessein que nous employons le terme « cinématographiquement » puisqu’il ne s’agit pas en tant que tel d’un film-dossier juridico-factographique sur le cas Rabin mais d’une forme hybride mi-documentaire, mi-fiction reconstituée. Le film a pourtant tous les atours d’un film « Dossiers de l’écran » traitant par tous les moyens le « dossier Rabin » dans une veine très attendue : le film s’ouvre sur un entretien en champ-contrechamp et s’achève par un homme arpentant les rues d’une Tel-Aviv moderne ; vues apicales pour présenter la géographie du drame, images d’archives et scènes de foule au gré d’une musique grondante ; série d’entretiens et de reconstitutions dont les articulations ne sont pas toujours très lisibles et qui sont plus ou moins heureuses.
    Il faut ici cependant rappeler que l’originalité du dossier Rabin est, si l’on peut dire, cinématographique puisque son assassinat a été capté : on se doute là que Gitaï y a vu une matière propice à interroger la question de la captation, du footage d’un événement dramatique et toute l’horreur qui y est associée, ainsi que celle du rôle de témoin de la caméra comme du réalisateur. Ainsi, la caméra qui est perturbée présentant des mouvements oscillatoires (« wobble »), signe qu’elle dépend de celui qui la tient.

    Or, si cette factographie reconstituée est souvent et heureusement vraisemblable, elle ne convainc pas toujours, Amos Gitaï péchant comme déjà dans Tsili par une forme de sur-théâtralisation à maintes reprises. Le symptôme de cela est dans le recours à la musique grondante évoquée qui s’achève par la mise à feu pétaradant sur Rabin. Aussi par ailleurs le recours à des saccades d’images mimant la mise à feu. Autre procédé qu’on trouvait également dans Tsili : l’émergence progressive du trauma et/ou sa répétition, ici avec la répétition de l’événement traumatique au cœur du film. Mais c’est le même procédé de fondus au noir entre les séquences qui empêche ici aussi le film de produire des raccords signifiants.
    La meilleure idée reste celle, implicite, présentée dans une salle d’interrogatoire dans la première partie du film où derrière l’interrogé se trouve l’écran dans une forme de split-screen et à côté une salle d’archives : en d’autres termes, comment l’écran s’articule entre deux témoins (celui qui a filmé et celui qui regarde), et comment l’archive, le fait, y a valeur de preuve. Par ailleurs, signalons une autre belle idée qui se lit implicitement malgré un lourd arsenal et une longueur éprouvante : un message pacifique à travers l’histoire d’Abner et de Joab dans l’Ancien Testament (Livre de Samuel) lue par l’assassin de Rabin dans un temps précédant la catastrophe. Rappelons qu’Abner contribua à soumettre le royaume d’Israël du côté de David. Il tua Asaël, puis sera vengé par le frère de celui-ci, Joab, tuant Abner. Or, il est dit dans le texte hébraïque qu’Abner est innocent. L’histoire biblique se lit, en creux, à l’aune de l’histoire d’Israël, avec le rôle joué par ailleurs par Benyamin Netanyahou dans le cas Rabin. C’est aussi l’idée principale du témoignage de la femme de Rabin énonçant que si elle éprouve une grande peine, elle n’a en revanche aucune colère.

    C’est de cette façon pacifiste que Gitaï revient sur les dessous de l’humiliation palestinienne, sur la question du schisme national, sur la radicalisation juive, le sionisme, en faisant émerger par les images et les paroles peu à peu la figure de Rabin dans la toute dernière partie du film.
    Le film sort sur les écrans israéliens le jour de l’anniversaire du drame. Amos Gitaï se fait le porte-drapeau du dossier Rabin comme porte-parole pacifique, le réhabilitant relativement à ses détracteurs : il le corrige et le disculpe donc procédant à l’expurgation d’un purgé par un acte terroriste (la purge est l’élimination par voie d’autorité de personnes gênantes, d’opposants, notamment dans un parti politique ou au sein du pouvoir en place). Si Gitaï a une volonté pédagogique mais aussi apologétique, il a néanmoins réalisé ce qu’il faut bien appeler une épreuve – une sorte de purge – pour le spectateur.