Orizzonti

    Taj Mahal

    réalisé par Nicolas Saada

    «Jesus Christ !» : c’est le cri d’exaspération poussé par notre voisin de projection alors que s’amorce la quatrième fin possible de Taj Mahal, deuxième film de l’ex-critique des Cahiers du Cinéma Nicolas Saada. On le comprend : Taj Mahal est un film qui ne démarre jamais vraiment et qui pourtant refuse de s’arrêter, quitte à accumuler les épilogues superflus. C’est d’autant plus curieux au regard de sa courte durée (sous la barre d’1h30) et de sa déjà longue mise en place qui voit Louise (Stacy Martin), jeune étudiante de dix-huit ans, débarquer en Inde avec son père et sa mère. En l’espace de deux jours, c’est le troisième film (après Anomalisa et surtout 11 minutes) dont l’action se déroule majoritairement dans un hôtel. Sauf qu’en dépit du contexte dans lequel s’inscrit le récit (les attaques terroristes de Bombay en 2008), le lieu fait moins figure chez Saada de terreau politique (l’hôtel comme représentation du monde) que d’écrin pour son actrice, princesse cloîtrée dans son donjon. Le rapport qu’entretient la mise en scène à son héroïne révèle un paradoxe déjà à l’œuvre dans Espion(s) : Saada cherche à atteindre une rigueur stylistique mâtinée d’épure narrative tout en se laissant porter par un appétit fétichiste qui tend à transformer son film en pur fantasme, ici taillé sur mesure pour un corps, celui de Stacy Martin. Le film essaie ainsi de tenir une intrigue minimaliste (deux scènes de suspense en tout et pour tout et l’attaque à proprement parler laissée hors champ) tout en comblant les vides en se focalisant sur son actrice, paralysée et désœuvrée : elle ne fait qu’attendre. Le film raconte ainsi moins l’attentat qu’il ne filme la jeune femme dans des décors élégamment éclairés, mais n’en demeure pas moins exsangue : c’est un objet parfaitement dévitalisé, dans la pure ivresse de sa vénération, où toute émotion ou trouble naissant est instantanément vitrifié.

    Un détail dans le derniers tiers du film est si incongru qu’il ressemble presque à un aveu plus ou moins volontaire (on penche pour la première option : Sadaa est un cinéphile intelligent et il est fort possible qu’il envisage son film comme un exercice retors) : alors qu’elle est sur le point d’échapper au brasier de l’hôtel, la jeune fille retourne dans sa chambre enfumée pour récupérer son appareil photo. Le film se rêve probablement comme le portrait d’une esthète par un esthète : Sadaa par le biais de son héroïne épingle de nombreux signes référentiels (et donc de fétichisme) – Louise lit les écrits théoriques de Pasolini, regarde Hiroshima mon amour, et finit par entrer dans une école de cinéma. Mais surtout, elle fait de la photographie. Cette importance accordée à l’appareil (la seule chose qui sera sauvée des flammes) illustre aussi malgré elle la dimension cosmétique de l’entreprise, joli écrin qui ne masque toutefois pas l’absence de cap de la mise en scène, qui s’en remet à un coup de téléphone et une ombre derrière la porte pour donner enfin un peu de matière à l’action. C’est d’autant plus dommage que la rétention des effets ouvrait la possibilité d’un vrai film sec et précis, tout en hors-champ et travail sur l’espace, en lieu et place de ce petit exercice hypertrophié.