Accueil > Panorama > Festival > Mostra de Venise 2016 > La Región Salvaje jeudi 8 septembre 2016 15:18

Bête de sexe, par Nicola Brarda

Venezia 73

La Región Salvaje

critique: La Región Salvaje
réalisé par Amat Escalante

On se demande si Hokusai, en achevant de graver Le Rêve de la femme du pêcheur, était conscient de la portée du fantasme auquel il donnait vie. L’image d’une femme s’accouplant avec des pieuvres a conquis un statut iconique, jusqu’à donner vie à une branche entière de la pornographie japonaise.
Entre Lovecraft et hentai, le film d’Amat Escalante a le mérite d’explorer l’arrière-fond fantastique et initiatique d’un fantasme souvent réduit à sa dimension grotesque, le tout dans l’édification d’une fresque du Maxique contemporain.

La Región Salvaje suit l’itinéraire humain et sexuel d’un noyau familial, composé d’Alejandra, vivant avec son mari et ses deux enfants, et de Fabian, son frère. Le tandem va faire la rencontre de Veronica, jeune fille sans attache, qui se rend ponctuellement dans une maison au milieu des bois, où vivent deux chercheurs et la créature qu’ils étudient. Cette créature, sorte de pieuvre tombée d’un astéroïde, apparaît d’emblée comme une allégorie du plaisir sexuel dans sa part d’étrangeté. C’est sous le signe de la jouissance au sens que lui donnait Barthes, plaisir si totalisant qu’il menace l’intégrité de celui qui l’éprouve, que se déroulent les rencontres avec elle (« il », aux dires de Vera, l’animal échappant à toute connotation genrée). D’emblée, le danger est manifeste, alors que la première scène nous montre Vera quittant la cabane avec une profonde entaille au ventre, tandis que les chercheurs lui conseillent de ne plus revenir pour son propre bien.

Nouveau Théorème

Le portrait d’Escalante a une visée totalisante, articulant l’exploration de la condition sexuelle des protagonistes à un portrait du Mexique contemporain et de ses contradictions. Celles-ci sont malheureusement condensées par la figure du mari d’Alejandra, dont le refoulement de sa sexualité se traduit tant dans son homophobie extrême que par la violence avec laquelle il objetise sexuellement aussi bien son épouse que le frère de celle-ci, Fabián, avec qui il entretient une relation clandestine.

Dans ce contexte, la venue de Veronica a des airs d’épiphanie qui ne sont pas sans rappeler le Théorème pasolinien. C’est elle qui initie graduellement les personnages à la découverte de la créature et à l’émancipation sociale, mais aussi personnelle que celle-ci entraîne. Progressivement, Fabián puis Alejandra s’affranchissent du mari possessif et violent, sous les yeux de Veronica, prostrée de l’impossibilité de nouveaux contacts avec l’animal. Escalante cherche ainsi à transmettre, aussi bien psychologiquement que visuellement, cette transfiguration qui suit le contact avec la créature : la succession de plans frontaux et rapprochés témoigne, par l’attention prêtée à leur visage, d’une grâce inattendue à laquelle ceux-ci accèdent. L’auteur a le plus de réussite en tentant de communiquer le caractère mystique de ces éveils sexuels, notamment dans les plans du ciel vu à travers les yeux des protagonistes, ou dans les conversations tentant sans y parvenir d’évoquer l’expérience avec la bête.

Un film tentaculaire

Mais ce rapport à la facette à la fois intime et totalement autre de la sexualité finit davantage par pencher du côté du fantastique, voire du film d’horreur, non sans rappeler par la pulsion autodestructrice qui animait le Trouble Every Day de Claire Denis. Mais contrairement à la cinéaste, Escalante se perd dans un imaginaire attendu : maison noyée dans le brouillard, études scientifiques d’un phénomène incompréhensible, détresse intime des personnages les conduisant de manière inévitable à ce plaisir autodestructeur. On regrette ainsi la simplicité de certains plans (vues des personnages au cœur de la forêt, ou zooms sur les visages) qui traduisent des tics de cinéaste davantage que la preuve d’un style, tout autant que certaines astuces éculées comme celle consistant à suggérer la venue du surnaturel par un bruit de fond de plus en plus fort.

C’est que l’ambition de dépeindre le Mexique contemporain pousse Escalante à brasser trop large, et à s’engouffrer dans des évidences. On se demande ainsi pourquoi les seules scènes de sexe avec la créature sont celles qui concernent les personnages féminins (n’eût-il pas été un peu moins attendu de montrer l’interaction des tentacules avec un corps d’homme ?), reproduisant le cliché dont le réalisateur semblait vouloir s’écarter au départ. De même, les différentes références au film policier avec l’apparition des cadavres ne sont que pistes lancées en l’air, simples « touches » visant à rendre plus dense l’angoisse qui entoure le film. La part « politique » du film, enfin, se cantonne au portrait du mari, qui semble se prêter docilement aux différentes ambitions de l’intrigue : d’abord ouvrier brutal, celui-ci devient ensuite fils d’une puissante famille frappé par un scandale homosexuel, sans qu’aucun aspect de sa psychologie ne permette de concilier ces deux facettes.

Si le portrait d’Alejandra offre la vision audacieuse d’une mère de famille qui finit enfin par trouver un épanouissement véritable dans cette nouvelle relation, elle se fait au détriment des autres protagonistes, que le film évacue sans grande élégance (à coups de tentacules en somme). D’où un film qui avance en s’épurant et en se desséchant, sans trouver de quoi se renouveler : Alejandra reste seule avec la créature, mais au vu du pouvoir meurtrier de l’animal, l’équilibre auquel elle parvient semble bien précaire...

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