Accueil > Panorama > Festival > Mostra de Venise 2016 > Réparer les vivants jeudi 8 septembre 2016 15:59

Du roman au film, par Nicola Brarda

Orizzonti

Réparer les vivants

critique: Réparer les vivants
réalisé par Katell Quillévéré

Simon, parti faire du surf avec ses amis, est victime d’un accident d’automobile sur le chemin du retour, qui le laisse en état de mort cérébrale. Les médecins s’occupant de son cas exposent alors à ses parents la possibilité d’une donation d’organes. C’est cette greffe qui pourrait sauver Claire, cinquantenaire atteinte d’une maladie cardiaque et hésitant à renouer avec la vie. Pour son dernier film, présenté dans la section Orizzonti du festival, Katell Quillévéré s’essaie à l’adaptation du roman à succès de Maylis de Kerangal. Un exercice périlleux où la cinéaste, tout en faisant montre de son talent de mise en scène, finit par se cantonner un peu trop sagement à la transcription du texte littéraire.

Creuser les images

Le thème de la greffe et ses implications dramatiques est loin d’être nouveau au cinéma, au moins depuis le Tout sur ma mère d’Almodóvar. En ce sens, le film de Quillévéré s’aventure en terrain connu. D’emblée, on pressent que la trajectoire de l’intrigue est linéaire, toute entière contenue dans une greffe réussie, symbole de cette transition de la mort à la vie clairement exposée par le titre. L’enjeu tient donc explicitement à la mise en scène de ce parcours où advient une réparation : réparation de la souffrance causée par une mort brutale et absurde sous la forme d’un don corporel, mais également réparation d’un lien à l’existence chez la femme qui reçoit ce don, et peut alors quitter sa position en suspens entre les deux berges.

La cinéaste vise d’abord à restituer l’intensité émotionnelle d’un parcours aussi bien que les transformations qu’il cause chez ceux qui l’entreprennent. L’accent se déplace donc de l’intrigue au traitement filmique, et à cet égard, il faut reconnaître à Quillévéré une maîtrise formelle indéniable. D’emblée, l’on perçoit l’emprise de la cinéaste sur sa matière, notamment dans les premiers plans qui voient Simon surfer, et dans un ralenti remarquable où la vague qui s’enroule autour de lui se mue peu à peu en miroir de cristal, avant de le recouvrir et d’assumer ce faisant la forme d’un nuage d’encre en perpétuelle reconstruction. On voit là métaphoriquement la transposition de l’accident de voiture, du fracas destructeur à un état de contemplation paisible qui traduit l’engloutissement. L’intrigue, encore une fois, est attendue : après que les parents de Simon aient pris la décision fatidique, on est plongé dans la vie de Claire, qui retrouve sa famille et son ancienne amante avant l’opération. Mais, autant que dans les visions qu’il présente, le film vise juste quand il expose la complicité intime qui unit ses protagonistes, depuis le recueillement des parents de Simon sur son corps jusqu’aux badinages teintés d’angoisse auxquels se livrent Claire et ses deux fils, se mentant sur leur état réciproque.

Les mains sur le cœur

Néanmoins, ces moments de tendresse ne font pas l’objet d’un véritable approfondissement qui aille au-delà de l’instant présent, en puisant dans les souvenirs par exemple. En ce sens, on regrette que le caractère hallucinatoire des premières scènes n’ait pas davantage irrigué le reste du film, qui s’en tient au script et à l’émotionnel. En lieu et place d’une exploration de la condition des personnages, la réalisatrice conclut son film en nous livrant, telle quelle, la « réparation » corporelle dont il est question depuis le début. Voici donc le spectateur confronté à une double opération à cœur ouvert, sincèrement éprouvante. On conçoit que Quillévéré tente d’habituer son spectateur, jusqu’à ce qu’il puisse entrevoir dans l’image du cœur palpitant l’évocation même de la vie dans ce qu’elle a de premier. Mais le contraste entre l’onirisme initial et cette fin crue finit par affaiblir l’un et l’autre. En ce sens, le temps passé en salle d’opération est un temps ôté aux souvenirs et à la mémoire, galvaudés dans certaines scènes (notamment celle où la petite copine de Simon le revoit s’élancer de la fenêtre). L’on finit ainsi, imperceptiblement, par abandonner le jeune défunt sans véritablement faire de place ni à son vécu ni à celui de sa famille, qui se recompose après sa disparition. La cinéaste s’en tient, en somme, à une partition déjà écrite d’avance, ne livrant que de façon partielle cet impact des images que son film promettait d’entrée de jeu. Une prudence qui laisse un sentiment d’inaccompli.

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