Accueil > Panorama > Festival > Rencontres cinématographiques de Béjaïa – 11e édition mardi 2 juillet 2013

Festival Rencontres cinématographiques de Béjaïa – 11e édition

par Marion Pasquier

Rencontres cinématographiques de Béjaïa – 11e édition

Les Rencontres cinématographiques de Bejaïa, qu’est-ce que c’est ?

Aux origines

L’association Project’heurts est née en 2002, à l’initiative d’un petit groupe de Bougiottes (habitants de Bejaïa) qui, au sortir de la décennie noire, a senti le besoin de « respirer, de donner une autre trajectoire à leur vie », selon Abdenour Hochiche, président et fondateur de l’association dont nous reportons ici les propos. En terrain culturellement décimé, il a fallu inventer, repartir à la conquête du public. Pour le fidéliser, outre les Rencontres en juin, a été créé un ciné-club qui a lieu tout au long de l’année, ainsi qu’une « nuit du court métrage » pendant le mois du Ramadan. Si au bout de cinq ans le Festival bénéficiait d’assises relativement solides, le défi est sans cesse à relever, dans un pays où le cinéma n’existe presque plus. Alors qu’avant la guerre civile, la production était florissante, la fréquentation élevée et la critique de cinéma vivace (avec, par exemple, le télé ciné-club hebdomadaire d’Ahmed Bedjaoui, diffusé sur la chaîne nationale de 1969 à 1989), aujourd’hui, le cinéma a déserté le quotidien en Algérie. Comme au temps du couvre-feu, partout dans le pays vers 19h tout le monde rentre chez soi. L’habitude d’habiter l’espace collectif autour d’événements culturels a bien été perdue. Il n’y a plus de critiques, plus d’écoles de cinéma, et presque plus de salles. Les Rencontres, dont les projections sont gratuites, ne sont pas compétitives. Il y a suffisamment à faire pour ramener le cinéma dans le pays, il n’est pas l’heure de confronter les films les uns aux autres pour les récompenser.

Une équipe

Project’heurts est entièrement constituée de bénévoles. Des jeunes (la plupart étudiants) qui interviennent pendant les Rencontres, dont la générosité et l’énergie impressionnent (dans aucun autre festival nous n’avons vu pareil accueil réservé aux invités), au directeur artistique Samir Ardjoum, au président qui travaille toute l’année. Pas de hiérarchie ici : « je suis celui qui a toujours été là, celui qui a plus d’expérience que les autres, pas plus que ça », dit Abdenour Hochiche. Et cela fonctionne visiblement très bien, dans la convivialité et la simplicité. Plutôt que se rémunérer, l’association consacre l’essentiel de son budget à la venue des invités. Elle a par exemple fait venir cette année, depuis le Cambodge, Davy Chou, qui présentait Le Sommeil d’or. Presque tous les réalisateurs sont présents pour animer des débats après les projections et des cafés cinés le lendemain matin. L’échange avec le public est bien le point central de ces Rencontres. Espace de liberté, respiration, elles se démarquent des autres festivals nationaux (celui d’Oran par exemple), institutionnalisés, très encadrés, peu conviviaux, dans lesquels le public ne trouve pas sa place, ne se reconnaît pas.

Programmation

La programmation est le fruit d’une concertation entre trois personnes aux compétences complémentaires : Abdenour Hochiche qui, vivant à Bejaïa, sait gérer le rapport entre les films et le public, Samir Ardjoum (arrivé il y a trois ans), critique de cinéma qui bénéficie d’un réseau lui permettant de prospecter, et Lylia Choulak, jeune étudiante au regard cinématographique relativement neuf, proche de celui du public de la ville. Lors des premières années, il s’agissait d’accompagner les tentatives de renaissance post-guerre civile et donc de diffuser tous les courts métrages algériens, quelle qu’en soit leur qualité. Et puis l’exigence formelle s’est accrue. D’elle dépendait l’identité des Rencontres. Les programmateurs sont attentifs à suivre certains auteurs, algériens (Amal Kateb, Lamine Ammar Khodja, Tarik Teguia, Amin Sidi Boumediene...) ou pas (Claire Angelini, Mehdi Benallal...), notamment ceux dont le travail est peu visible ailleurs. Le nombre de films qu’auteurs et producteurs proposent spontanément est chaque année plus élevé (environ 160 cette année). Le festival se fait connaître par la radio, certains journaux et Facebook. Mais ces appels à films, peu organisés, pourraient avoir davantage d’impact, et le nombre de films envoyés s’accroîtrait.

Les Rencontres n’ont ni l’envie ni les moyens de rechercher l’exclusivité. Si elle est, de fait, fréquente pour les films algériens, c’est parce que les programmateurs sont indépendants et montrent les films qu’ils aiment, que ces derniers ne sont pas choisis par les festivals mieux nantis d’un pays qui ne compte presque pas de salles. La Chine est encore loin, de Malek Bensmaïl, a été projeté à Béjaïa en 2012 (déjà en retard donc par rapport à l’année de sa production, 2010) et ça n’est qu’une année après qu’il a été projeté ailleurs dans le pays. On ne mourra pas, court métrage d’Amal Kateb très remarqué dans les festivals internationaux, l’un des seuls films abordant le thème de la guerre civile, n’a jamais été diffusé en Algérie excepté aux Rencontres. Et pourtant, comme en témoigne son succès lors de sa diffusion sur France 2 (les chaînes françaises sont très regardées en Algérie), la demande était là. Les films de Tarik Teguia ne circulent pas non plus, et Goodbye Morocco, de l’Algérien Nadir Moknèche, présenté cette année, n’a été vu nulle part encore dans le pays natal de son auteur.

Financement

La commune de Bejaïa est la source de financement la plus importante et la plus pérenne. Les autres fonds proviennent notamment de CFI (Canal France International), de l’Ambassade de France, de l’ONDA (Office Nationale des Droits d’Auteur, qui dépend du Ministère de la culture algérien), de l’entreprise locale Cevital. Des locaux sont prêtés, la Cinémathèque, le Théâtre où ont lieu les cafés ciné, la Maison de la culture où siège l’association à l’année. Toutes ces structures appartiennent au ministère de la Culture mais ce dernier, en tant que tel, n’intervient pas systématiquement. En 2011, il a donné 50 % du budget global (qui est de 75 000 euros), en 2012, 3% seulement. On ne peut pas prévoir, on ne peut pas comprendre ces fluctuations. Les décisions, dans un sens comme dans l’autre, ne sont jamais justifiées. Ce flou caractérise l’ambiguïté générale du ministère par rapport à toute activité culturelle indépendante.

Obtenir plus d’argent permettrait aux Rencontres de faire venir un nombre accru de cinéastes de pays éloignés, d’avoir accès à certains films au prix de location trop élevés, d’en projeter davantage (une seule salle pour l’instant – mais le public de Bejaïa a-t-il envie d’assimiler plus que les 25 films en moyenne programmés ? Certains ont déjà parlé d’ « overdose ») mais, pour Abdenour Hochiche, cela ne saurait dénaturer l’esprit du Festival, qui convient à tout le monde.

Bilan

C’est un bilan positif et modeste que dresse le président de Project’heurts. Les Rencontres sont désormais bien installées, elles comptent un certain public de fidèles, la fréquentation a été plutôt bonne. Mais il reste à construire, le chantier culturel en Algérie est loin d’être achevé. Pour que le Festival continue vraiment à prospérer, il faudrait que l’environnement change autour de lui. Par exemple, à Bejaïa, l’absence, lorsque la nuit tombe, de restaurants, de bars, de transports en commun, est un frein à la fréquentation. Partout dans le pays, on manque d’espaces collectifs de loisir et de culture, pour échanger. « On a escamoté la notion de plaisir en Algérie », dit Abdenour. Dynamiser la vie de la Cité dynamiserait celle du cinéma, et inversement. Car tout le monde aurait à y gagner à ce qu’ouvrent restaurants, cafés, jusqu’au taximan qui pourrait travailler tard le soir. Le cinéma attirerait aussi d’autant plus qu’autour de lui vivraient les autres arts, souffrant pour l’instant des mêmes carences que lui. Il faudrait un mouvement d’ensemble, une seule association, pour dynamique qu’elle soit, ne peut faire des miracles.

À la question « faut-il attendre un mouvement de l’État ou faut-il agir malgré tout ? », Project’heurts a clairement répondu. Les producteurs sont confrontés au même problème, dont ils ont discuté lors de la table ronde qui les a réunis toute une après-midi durant.

« Survivre en attendant de vivre » / Table ronde producteurs

Au vu de l’importance que les Rencontres accordent à l’espace de dialogue, c’est tout naturellement que cette année a été proposée une table ronde pour que les producteurs discutent, entre eux et avec le public, de l’état de la production actuelle en Algérie, de leurs difficultés et leurs attentes. Sept y ont participé, souvent jeunes et dont les structures sont nées il y a quelques années. Jaber Debzy (Taj Intaj, fondée avec la comédienne et metteur en scène de théâtre Adila Bendimerad, qui développe notamment le prochain long métrage de Damien Ounouri, réalisateur de Fidaï), Yacine Bouaziz (Thala Films, notamment productrice de la série « Alger, demain » et des films d’Amin Sidi Boumediene – L’Île), Tewfik Reys et Claire Mazeau (Une Chambre à Soi – le web doc Un été à Alger, présenté aux Rencontres), Mounès Khammar (Safina Prod), Hachemi Zertal (Cirta Films – co-producteur de La Chine est encore loin), Meriem Hamidet (HkE Production), Chawki Amari (NNaya Productions), Abdenour Zahzah (cinéaste président de l’Association des Réalisateurs et Producteurs Algériens, ARPA). L’AARC (Agence Algérienne pour le Rayonnement Culturel), à laquelle la profession indépendante reproche bien des choses, était bien invitée mais n’a pas répondu. Les organisateurs le regrettent d’autant plus qu’il ne s’agissait pas de faire s’affronter professionnels indépendants et structure étatique mais d’ouvrir un réel espace de dialogue, qui aurait peut-être permis à l’AARC d’expliquer certains de ses fonctionnements qui, trop opaques, ne sont pas compris et demeurent décriés.

L’absence de salles de cinéma, un problème central

Avant la guerre civile, l’Algérie était riche d’environ 400 salles. Elles ont ensuite été données aux APC (les mairies), qui en ont fait un autre usage. Une vingtaine demeurent, vétustes et qui projettent essentiellement des blockbusters américains, en DVD piratés bien souvent. Quand elles ne servent pas d’hôtel de passe. L’État prétend qu’il a du mal à récupérer les autres. Pour Claire Mazeau, il s’agit là d’un leurre, il n’y aurait pas de réelle volonté de re-dynamiser la diffusion. En outre, mieux vaudrait créer de nouveaux complexes plutôt que de réhabiliter les anciennes salles dont les gens ont une mauvaise image.

Pourquoi faire des films s’ils ne peuvent être vus ? La profession doit-elle attendre que l’État rouvre des salles pour commencer à travailler ? Au contraire, la plupart des producteurs considèrent qu’ils doivent faire des films dès maintenant, pour avoir à en proposer au moment où une diffusion sera possible. « Nous ne sommes pas là pour nous lamenter, rejeter la faute sur les autres et attendre que les chose changent toutes seules » ont-ils presque tous dit. Yacine Bouaziz, par exemple, le dit et le répète, il faut se débrouiller pour tourner, parce que c’est une passion, parce que l’on croit en le cinéma, aux talents. « Il faut survivre en attendant de vivre ». L’exemple de sa société, Thala Films, est convaincant. Il y a deux ans, avec Fayçal Hammoun, il a lancé un appel à projets nommé « Alger demain ». Cinq courts métrages ont été tournés, avec un budget très réduit et la participation de qui était tenté par l’aventure. L’un de ces films, Demain, Alger, d’Amin Sidi Boumediene, a fait le tour des festivals du monde entier. En attendant la circulation des films en Algérie, l’international offre un espace d’exposition. Pour Mounès Khammar, faire des films est le seul moyen pour que des investisseurs privés s’intéressent aux structures de diffusion. Pour l’instant, il est logique qu’ils ne se tournent pas vers le cinéma car il n’est pas rentable. Lorsqu’un catalogue conséquent existera, alors on pourra croire en un retour sur investissement. En outre, le prix de la place de cinéma est aujourd’hui trop faible, 50 dinars (50 centimes), sur lequel le fisc prélève 30%. Mais pour réhabituer le public à fréquenter les salles, on ne peut pas, non plus, le faire payer trop cher. Mounès Khammar insiste aussi sur la nécessité de proposer des films de qualité au public algérien, autrefois cinéphile et habitué aux films étrangers qu’il regarde à la télévision, donc exigeant.

Dans quelles conditions produit-on aujourd’hui ?

De l’argent public pour financer le cinéma, il y en a beaucoup. L’État s’en sert pour (sur-) financer des films tournés à l’occasion d’événements du type « cinquantenaire de la libération » ou « l’année de l’Algérie en France », via le FDATIC (Fonds de Développement de l’Art, de la Technique et de l’Industrie Cinématographiques, équivalent du CNC). Des films que personne ne voit, faits par des réalisateurs dont la profession indépendante semble ne pas avoir bien grande estime. Professionnels et spectateurs peuvent avoir l’impression d’être floués, que l’argent public est gaspillé. On regrette également le manque de transparence du FDATIC (par exemple, la liste des films financés s’arrête en 2000 sur son site Internet, et le nom des personnes du comité de sélection n’est pas communiqué), et sa lourdeur administrative (le temps d’attente pour obtenir un visa cinématographique par exemple). Lorsqu’un producteur dépose un dossier, il ne sait pas quand ce dernier va être étudié et cela peut être très long. Difficile dans ces conditions de prévoir un tournage.

Produire des films indépendants est un combat. Les producteurs en général ne se rémunèrent pas avec leurs productions artistiques. Ne pouvant embaucher, ils doivent tout faire tout seuls, le temps leur manque. Pour Claire Mazeau, c’est cette absorption dans les tâches quotidiennes qui les freine pour prendre une certaine latitude, mieux penser leur métier et se fédérer. Parce qu’il ne s’agit pas de rejeter la faute uniquement sur le ministère, certains regrettent l’individualisme de la profession, qui se concerte peu, ne s’échange pas suffisamment services, matériel, personnel. Les coproductions algériennes sont trop rares. La coproduction internationale, qui pourrait être une voie de recours est également trop faible. Peut-être faut-il attendre que le cinéma qui est en train de naître ici se consolide pour que l’étranger commence à s’y intéresser ?

Malgré tout...

Quelles que soient les montagnes à soulever, les films que l’on voit apparaître, exigeants et libres, montrent bien qu’on peut tourner quand même. Depuis quelque temps le riche Moyen-Orient est un guichet possible. Abu Dhabi, Dubaï, Doha sont attentifs aux films algériens parce qu’ils sont rares, et les financent. L’Aide aux cinémas du monde en France est une autre opportunité. Ainsi que le FDATIC, malgré tout. Et, comme ailleurs, une structure de production peut travailler pour l’institutionnel, la télévision, la publicité, pour financer des projets artistiques. C’est ce que fait par exemple Thala Films, qui a financé L’Île avec l’argent reçu par la vente d’un programme télévisuel, « Wajab Bassite ». « Il faut savoir faire des sacrifices », dixit Yacine Bouaziz. Et prendre des risques. Le tournage de L’Île a commencé avant que n’ait été reçu l’argent de la télévision, le désir de faire étant plus fort que les incertitudes et les risques encourus. Le film, qu’auteur et producteurs ont tourné comme ils le voulaient, a été terminé quelques heures avant qu’il ne soit trop tard pour l’envoyer au festival d’Abu Dhabi. Il y a remporté deux prix, avant de commencer à tourner dans divers pays au moment où l’équipe s’attèle à la préparation d’un long métrage du même auteur. La production est un pari, en l’occurrence fort réussi.

Cette table ronde n’a pas été un mur de lamentations. Si les participants ont soulevé les carences du système, ils ont surtout montré leur énergie, leur foi en un avenir possible du cinéma dans ce pays, qui leur permet de faire, en attendant.

Films algériens

critique du film Demande à ton ombre lors sa présentation aux 11es Rencontres cinématographiques de Béjaïa

Et en attendant, il se passe ici de belles choses, auxquelles le public algérien s’est montré fort sensible. La projection de Demande à ton ombre, premier long métrage de Lamine Ammar Khodja (qui, depuis sa sélection du FID l’an dernier où il a été primé, connaît une belle reconnaissance dans les festivals internationaux), fut l’un des temps forts des Rencontres. Une petite heure de débat après la projection, un long café ciné le lendemain matin. Le documentaire de cet intriguant jeune homme (ex-étudiant en ingénierie informatique s’étant ensuite retrouvé dans les champs de Lussas pour suivre une formation documentaire), tourné sans aucun argent, a frappé fort. Demande à ton ombre interpelle parce qu’il ne cesse d’ouvrir des brèches. Sa force provient sans doute de sa fragilité. Celle d’un cinéaste qui a pensé son film en le tournant, qui ne l’a écrit qu’en le montant. Il joue avec les images qu’il a prises sur le vif à Alger en 2011(où eurent lieu manifestations de jeunes de banlieues et rassemblements du milieu culturel algérois) ou qu’il a soigneusement composées (dans son appartement, avec ses cactus, des bouts de verre, une boîte contenant un cafard, il façonne des tableaux visuels), avec d’autres qu’il a ressorties du tiroir, avec des archives. Le montage est ludique, foisonnant, il fait sens et fait sentir que derrière lui, il y a quelqu’un qui cherche. Fragilité aussi de ce dernier, revenant à Alger après huit ans passés en France, qui se demande quelle est sa place dans son pays natal. Semi-étranger bénéficiant de la distance propice au surgissement de l’étonnement, il questionne les images et les situations qui ainsi existent pleinement. Le doute est au centre du film, revendiqué par la voix-off du cinéaste, par ce « je » qui, s’exprimant en français, garde du recul sur ce qu’il filme. Par le corps également, celui de l’auteur qui se met en scène, un corps burlesque et nonchalant qui se heurte parfois à la matière comme s’il était inadapté, un corps qui erre entre quatre murs, qui cherche un lieu où habiter sereinement. C’est bien souvent depuis sa chambre, entouré par ses livres, ses disques, ses films, ou depuis sa table de montage, que Lamine Ammar Khodja a pensé son pays. Parce qu’on voit mieux de loin. En référence à Chris Marker, qu’il cite notamment en filmant une chouette, il pourrait faire sienne la phrase de Racine dans la seconde préface à Bajazet, en exergue de Sans soleil : « L’éloignement des pays répare en quelque sorte la trop grande proximité des temps. » De la réalité de son pays il s’approche également, au plus près, par exemple lorsqu’il donne la parole à la jeunesse, qui ne trouve pas sa place en Algérie et que l’on voit trop peu dans les films. Devant sa caméra, elle s’exprime avec ses propres mots. Du FID à Bejaïa, le public algérien manifeste son étonnement, il n’avait jamais vu sur grand écran ainsi parler un tel langage. Lamine Ammar Khodja assume sa naïveté lorsqu’il évoque les révolutions tunisienne et égyptienne. Il sait bien que ces situations sont plus complexes que ce qu’il en dit. Le commentaire et les images qu’il en rapporte ne sont pas autre chose que le point de vue d’un individu à l’instant T, qu’il nous propose et à propos duquel nous sommes conviés à réagir. La politique est-elle autre chose ? Et lorsqu’il cite Albert Camus (qui, selon Kateb Yacine, ne parlait pas du peuple algérien dans ses livres, qui immortalisa la beauté du site de Tipaza), ça n’est pas pour ouvrir un débat comme était tentée de le faire une partie du public algérien, appartenant à une autre génération que lui. Lamine est jeune, il n’a pas de comptes à régler avec la guerre d’indépendance, pas d’affect là-dedans. Camus l’intéresse et l’émeut en tant qu’être humain à la position inévitablement fragile. Si distance il y a du cinéaste sur ce qu’il filme, ce dont il parle, ça n’est jamais pour exposer une opinion mais pour parler de ce qui le touche, de ce qui l’interpelle. Demande à ton ombre opère des grands écarts, de la retraitée algéroise désargentée à d’éminents penseurs (Glissant, Césaire), de Khaled à La Flûte enchantée, de l’activité brûlante de la rue au calme d’une chambre, des jeunes aux vieux, des êtres humains aux animaux d’un zoo. Et il remue, assurément. On rit, souvent, mais on est aussi emporté par la mélancolie du cinéaste, par la mélancolie de l’Algérie.

critique du film Chantier A lors sa présentation aux 11es Rencontres cinématographiques de Béjaïa

Chantier A, de Tarek Sami, Karim Loualiche et Lucie Dèche (également tourné sans argent), qui a aussi remué la salle (le film le plus applaudi des Rencontres), est traversé de fulgurances, de plans et scènes de toute beauté. Nous avons là, aussi, un « cahier d’un retour au pays natal », pour citer le livre d’Aimé Césaire, fil conducteur au film de Lamine Ammar Khodja. Le cahier de Karim, Kabyle exilé pendant dix ans en France et qui revient dans ses montagnes natales. Les trois auteurs, qui ont tourné pendant neuf mois, ne savaient pas ce qu’ils rencontreraient au cours de leur périple ni quel film ils allaient en faire. Un itinéraire, c’est tout ce qu’ils avaient, et des envies de cinéma, une maîtrise, incroyable, du cadrage. Deux livres aussi, Nedjma (Kateb Yacine), La Traversée (Mouloud Mammeri), nourrissant leur projet. En terrain relativement balisé, connu de Tarek Sami et de Karim Loualiche qui y est né, ils filment les retrouvailles de ce dernier et sa famille. Les vieilles Kabyles émeuvent par leur humour, leur vitalité et les traces qu’a laissées sur leurs visages et corps la dureté de leur vie. Les cinéastes prennent ensuite la route pour le sud, à la rencontre de terres, de gens, qu’on ne voit pas au cinéma. Délestés des affects et souvenirs dont étaient chargés les moments en Kabylie, ils jouissent d’une liberté inouïe. De Timimoun à Tamanrasset en passant par un désert qu’ils ont cherché à ne pas magnifier (mais peut-on se défaire de sa splendeur ?), ils décrivent patiemment le quotidien des personnes qu’ils rencontrent, vieux Touaregs, enfants, qui rarement existent aussi fort à l’écran. La vie bruisse partout, l’humour est là, il émane des gens et coexiste avec une certaine gravité. Pendant cette traversée, qui remontant par Constantine se termine à Alger (dont on retrouve toute la violence le temps d’un plan d’une jeune fille que des hommes apostrophent), Karim s’interroge sur la place qu’il occupe dans son pays natal, sur son identité. Chemin faisant il tente de se construire, se reconstruire. En fonction des moments, le film oscille entre écriture et réalité brute, mais rapidement on se désintéresse de la question de la frontière entre les genres. On a bien mieux à faire, jouir de cette précieuse immersion, du charisme des gens et de la sensorialité des plans.

critique du film Fidaï lors sa présentation aux 11es Rencontres cinématographiques de Béjaïa

Fidaï, de Damien Ounouri, se déplace également, à travers certains lieux clés permettant de remonter dans le temps pour éclairer un pan de l’histoire de l’Algérie. Le cinéaste demande à son grand-oncle, El-Hadi, de raconter son passé d’ex-militant du FLN, un passé qu’il n’a jamais dit. Le public, là encore, a été fort touché. Une preuve de plus, s’il en était besoin, de l’envie qu’ont les Algériens de voir leur pays raconté à l’écran, pour faire le point sur leur histoire. Pourtant, le FDATIC a refusé de financer Fidaï. De père algérien, né et vivant en France, Damien Ounouri connaissait peu son grand-oncle avant de faire un film avec lui. De la guerre d’indépendance, il en était curieux et savait peu de choses, cette histoire n’étant pas enseignée en France et très peu racontée par les anciens. Le cinéaste s’est demandé d’abord pourquoi, lorsqu’on est un berger a-politisé de 18 ans comme l’était El-Hadi, on est prêt à donner sa vie pour la libération. Accomplir son devoir, c’est ce que fait encore ce dernier aujourd’hui, en acceptant de raconter, pour la jeunesse qui doit savoir. Résurgence et révélation ne passent pas seulement par les mots mais pas le corps aussi. En le suivant dans les lieux qui avaient jalonné son parcours de « fidaï », en Algérie et en France, le cinéaste demande à son grand-oncle de rejouer les scènes de crimes qu’il a commis, de façon très précise. Si la télévision algérienne utilise souvent le procédé de la reconstitution à la gloire des héros de jadis, il n’est pas question de cela ici : l’individu est décrit dans ses failles, sa fragilité, aujourd’hui et hier. El-Hadi hésite parfois, il ne se souvient plus ou a du mal à dire. Damien Ounouri insiste, repose les mêmes questions. « Où te trouvais-tu à ce moment-là ? Qu’est-ce que tu ressentais ? » Ils cherchent ensemble. Le cinéaste s’implique, il participe aux reconstitutions. Et il s’inquiète aussi, des conséquences que peut avoir sur la santé de son aïeul ce qu’il lui demande de faire. Car celui-ci accuse le coup du travail mémoriel. S’il ne confie rien de ses troubles intérieurs, son corps faiblit. Très pudiquement, une très belle séquence montre cette faiblesse assaillant le vieil homme dans la chambre d’hôtel. Damien Ounouri, filmé à son chevet, semble alors mettre de côté son rôle de cinéaste au profit de celui, plus intime, de neveu. Le cinéma ici n’enregistre pas une mémoire qui ressurgit, il est moteur de la révélation et se désigne comme tel. La posture d’Ounouri qui joue pour les scènes de reconstitutions le rôle des victimes de son oncle semble d’ailleurs être la marque du besoin de comprendre, sans jugement moral ni parti pris historique, de ceux de sa génération, nés après la guerre.

critique du film L'Île lors sa présentation aux 11es Rencontres cinématographiques de Béjaïa

L’audace et l’humilité devraient être deux caractéristiques obligatoires de la science-fiction, en littérature comme au cinéma, et souvent les aspirants au genre manquent de l’un comme de l’autre. Ce n’est pas le cas de L’Île d’Amin Sidi-Boumédiene, qui fait honneur à la dédicace à Ray Bradbury glissée discrètement dans son générique de fin. Un homme, entièrement recouvert d’une étrange combinaison, se réveille à l’aube sur une plage. Quelques indications lui ont été laissées, enfouies dans le sable. Guidé par une série de clichés photographiques lui montrant le chemin, il doit se rendre en un point précis de la ville voisine. Cette ville, Alger, comme la plage, est tout d’abord déserte. L’homme la traverse comme si elle était d’un autre temps, comme s’il y était seul après un cataclysme. Mais elle n’était qu’endormie et tout à coup ses habitants deviennent pour lui des obstacles à éviter. Parvenu à son lieu de rendez-vous, un café dans une petite impasse, il est reçu par il est reçu par deux hommes qui lui enlèvent enfin son masque. L’audace du geste cinématographique d’Amin Sidi-Boumédiene est à la fois formelle et narrative. Formelle, parce qu’il fallait une grande maîtrise photographique pour parvenir à rendre compte du jour qui se lève au fur et à mesure de la marche de l’homme, parce qu’il fallait un certain aplomb pour entreprendre de filmer avec peu de moyens une Alger que le scénario exigeait déserte. Audace narrative, parce que le film déjoue le poncif qui se serait contenté de la ville post-apocalyptique comme décor. Il y a ambiguïté du genre lorsque la ville se réveille. Tout à coup, l’homme à la combinaison devient anachronique, et l’on observe un basculement subtil dans le réel. « Personne ne vous a vu ? » lui demandera plus tard dans le café celui qui le recueillera. « Non », répondra-t-il, en taisant le face-à-face troublant avec une femme, pauvre, assise dans la rue avec les siens dormant encore. La science-fiction naît là des interstices où se confrontent l’homme à la combinaison et le réel. À la manière de ceux qui s’entrouvrent dans la zone du Stalker de Tarkovski ou dans la course sur la jetée de Chris Marker, Amin Sidi-Boumédiene filme l’avant-goût de la science-fiction, l’espace où elle pourra se déployer. Ce que nous apprennent les personnages dans le café, eux-mêmes « passeurs » du présent vers un avenir, c’est qu’Alger sera bientôt la « 4e zone ». À la question « qu’est-ce que cette 4e zone ? », L’Île a l’humilité de ne pas répondre, laissant au spectateur le plaisir rare de pouvoir faire œuvre à son tour d’imagination. (Sylvain Baldus)

Du côté de la Tunisie

Par rapport à l’édition précédente, la programmation de films tunisiens a cette année été plus dense. Fallait-il un peu de recul pour digérer les films, nombreux, tournés pendant ou juste après la révolution ? Face à la profusion d’images prises au cours des événements, Dora Bouchoucha, célèbre productrice tunisienne, a mis en place des ateliers pour enseigner ce qu’était le point de vue, comment faire des films de cette réalité. Les auteurs des documentaires qui en ont résulté ont bénéficié d’une liberté qu’ils n’auraient pu avoir du temps de Ben Ali et qu’ils n’auraient peut-être plus aujourd’hui. Le flottement de la période de transition semble avoir rendu bien des choses possibles. Parmi les films de ce programme intitulé « Démocratie en changement », Maudit soit le phosphate, de Sami Tlili, raconte les révoltes de Redeyef en 2008, celles d’une population mise à l’écart et pauvre qui, soutenue par les syndicats, dénonça le chômage, la corruption, et fut victime d’une répression sanglante par la police. Les paroles fusent à profusion, les intervenants sont nombreux. Le réalisateur, originaire de Redeyef, familier de ceux qui ont porté la lutte en 2008 (instituteur, syndicalistes, manifestants, familles endeuillées), fait l’état des lieux de cet événement social, précurseur de la révolution tunisienne et pourtant presque totalement occulté, même dans la Tunisie post-Ben Ali. Le film fait sentir une urgence, une nécessité de dire, de rendre justice.

critique du film C'était mieux demain lors sa présentation aux 11es Rencontres cinématographiques de Béjaïa

Au contraire, C’était mieux demain, de Hind Boudjemaâ, qui s’inscrit dans le même programme, est le portrait d’une seule personne et c’est à travers elle qu’il raconte une part de la réalité tunisienne aujourd’hui. Le film repose tout entier sur Aïda, qui n’a jamais eu grand-chose et qui se bat pour conserver le peu qui lui reste. Un logement par exemple, dont elle est menacée d’être expulsée avec son fils adolescent (Faouzi), le seul de ses quatre enfants dont elle a conservé la garde. Un fils avec lequel sa relation est conflictuelle, toujours violente. Hind Boudjemaâ ne connaissait rien d’Aïda, rencontrée par hasard, avant de faire son film. Et rien de son milieu, elle-même appartenant à une classe aisée. Introduisant sa caméra, au plus près, coincée dans son étroit appartement, elle a enregistré la vie d’Aïda toute une année durant. Cette intrusion pose question, on se demande dans quelle mesure la mère et le fils ne se mettent pas à jouer parfois, conscients d’être filmés (par exemple lorsque à plusieurs reprises Faouzi monte le son de la télévision, provoquant la colère d’Aïda). Visiblement, la cinéaste a su créer entre elle et Aïda, sur la durée, une relation de confiance qui a sans doute permis à cette dernière de se livrer autant. Dans une très belle scène elle raconte, pleurant abondamment, son histoire. Aïda est dotée d’une présence à l’écran fascinante. Elle est un bloc de force, de dureté, et en même temps d’une détresse incroyable. Alors qu’elle détruit, au marteau, la porte cimentée du logement déserté d’un membre du parti déchu où elle veut s’installer, alors même qu’elle nous semble soulever des montagnes et que l’on admire son courage, elle dit au policier qui l’interpelle : « forte, moi ? Il n’y a pas plus faible que moi. » Aïda est montrée avec son fils, sa mère, ses voisins, ses codétenues dans la prison où elle passe quelques temps. Même entourée, elle est seule. À la fin du film, on se demande vraiment si un être que la vie a autant éprouvé conserve encore une chance de se reconstruire. Hind Boudjemaâ insère, ponctuellement, des images des manifestations qui ont eu lieu au moment où elle a tourné son film, 2011, 2012, auxquelles Aïda n’a pas participé. Elle ne s’y attarde pas car le portrait d’Aïda, à lui seul, raconte une part de la réalité sociale. Lors des législatives, Aïda n’a pas voté pour Ennahda, le seul parti étant venu à la rencontre des défavorisés, mais pour Ettakatol, parce que le bruit courait qu’il était constitué de médecins et qu’elle espérait d’eux qu’ils soient moins cupides que d’autres. Aïda s’exprime dans une langue frontale qu’aux dires des Tunisiens nous n’entendons jamais au cinéma, la langue des laissés-pour-compte. Ces derniers étant l’une des origines de la révolution, de Redeyef à Tunis, Maudit soit le phosphate et C’était mieux demain l’éclairent chacun à leur façon.

critique du film Jeune, révolution ! 2007-2012 lors sa présentation aux 11es Rencontres cinématographiques de Béjaïa (à mettre en diptyque avec Brise la mer ! 1962-2012, un anniversaire)

Jeune, révolution ! 2007-2012, de Claire Angelini, est né à Bejaïa l’année dernière lorsqu’elle y présentait La guerre est proche. Ne connaissant pas particulièrement le monde arabe, lorsque, pour une exposition, lui a été passé commande d’un film sur les révolutions, c’est en plasticienne qu’elle y a répondu, en plasticienne qui d’œuvre en œuvre interroge le politique et l’Histoire. L’humain est ici une voix, celle d’Ikbel Zelila, professeur et critique tunisien rencontré à Béjaïa. En off, il raconte sa vision, à chaud, de la révolution en Tunisie : les modalités de la rébellion inattendue de la jeunesse dépolitisée puis son désenchantement. Nous sommes dans un café, dont le bruissement sonore se déploie largement. À l’image, une table en verre posée sur des tapis colorés, une tasse de café consommé, une cuillère. À l’intérieur de cadres minutieusement découpés, la cinéaste explore les possibilités visuelles des objets, des formes, des couleurs et des lignes, elle compose des tableaux. En scansion du discours, sur cette table une toupie tourne sur elle-même, très vite d’abord puis plus lentement. Elle matérialise, symbolise, ce qui vient d’être dit. Comme l’objet, la révolution tunisienne, qui a déçu, semble être un mouvement vain. Mais la toupie, aussi, se déplace, le long d’une rayure sur le verre de la table. On va donc quelque part ? La musique concrète de Gérard Grisey, tantôt violente et tantôt douce, convoque aussi une impression duelle. L’humain, d’abord présent par le détournement, à la fin apparaît frontalement. Après un lent panoramique sur le panorama depuis Sidi Bou Said, la caméra découvre un couple, au loin, dans un coin de plan. Un couple suggérant une certaine liberté qui pourrait être compromise par l’arrivée des islamistes au pouvoir. Nous sommes bien en Tunisie. Mais pas seulement. En faisant résonner dans la matière, dans son, le sens des mots, Claire Angelini ouvre son film sur un horizon bien plus large que la révolution du Jasmin. C’est la Révolution qu’elle interroge. En exergue du film, d’ailleurs, une citation de Robespierre. Jeune, révolution ! 2007-2012 forme un diptyque avec Brise la mer ! 1962-2012, un anniversaire, tourné à Bejaïa et qui met en scène la parole d’une algérienne à propos de la guerre d’indépendance. Mais ce dernier n’a pas été programmé aux Rencontres.

En France

critique du film Les Lézards lors sa présentation aux 11es Rencontres cinématographiques de Béjaïa

Le décalage entre les sujets des films français proposés aux Rencontres et ceux des films d’autres pays, notamment du Maghreb, de l’Égypte (La Vierge, les Coptes et moi, de Namir Abdel Messeeh, Winter of Discontent, d’Ibrahim el-Batoot) pourrait bien être emblématique d’une certaine tendance générale. D’un côté l’intimisme exclusivement, une peinture plutôt neutre du cadre où ont lieu les histoires, de l’autre une interrogation constante, une remise en question, via l’intime bien souvent, des pays et des sociétés – y compris dans les fictions. Les Lézards, de Vincent Mariette et Le Sens de l’orientation, de Fabien Gorgeard, sont des films réussis. Le premier est une belle performance d’acteurs, Vincent Macaigne et Benoît Forgeard. Tels Vladimir et Estragon chez Beckett, ils remplissent l’attente (d’une femme improbable). Leurs dialogues sont jouissifs. L’amour, le sexe, la séduction. Nous sommes dans un hammam, dont le noir et blanc de l’image accentue la cinégénie, on se joue des corps nus autant que des propos et des visages comiques des personnages. Deux amis également dans Le Sens de l’orientation, deux acteurs à la hauteur (Thomas Suire et Fabrizio Rongione) et une même dimension comique. Une quête prétexte (ils font des repérages dans les Landes qu’ils parcourent en voiture) à la peinture de l’amitié et aux discussions des deux hommes. Le couple, la fidélité, la paternité. Deux films bien mis en scène, bien montés, bien interprétés et qui font rire. C’est déjà beaucoup. Mais est-ce assez ? Une question d’attente, sans doute, mais après avoir vu les pays du Maghreb mis en relief dans des films qui les sondent, on peut avoir envie que la France à l’écran, même en tant que décor, soit également interrogée.

critique du film Bois d'Arcy lors sa présentation aux 11es Rencontres cinématographiques de Béjaïa

Bois d’Arcy explore un territoire, la ville de banlieue parisienne où son auteur, Mehdi Benallal, a passé quelques années de son enfance. Tout y est droit, propre, à sa place. La rigueur se révèle au fil de longs plans fixes qui l’épousent parfaitement. Des rues, des pavillons, des voitures garées, presque personne. Rien, apparemment, ne se passe, et ce rien, ce presque rien, permet une attention accrue aux micro-événements (les variations de l’ombre, l’apparition d’un pan de ciel, le bruissement sonore). En off, le cinéaste parle de la ville. Parfois, pas trop souvent. Les longs silences rendent la parole, lorsqu’elle surgit, percutante. En leur sein, le spectateur a l’espace nécessaire pour laisser résonner en lui ce qui a été dit. Bois d’Arcy est aussi l’exploration intime du cinéaste qui raconte, et ce faisant sans doute, fait ressurgir, des moments de son enfance. La distance à laquelle certains de ses voisins ont préféré rester de sa famille, non tant parce qu’elle est immigrée que parce qu’elle est immigrée non précaire. Suspect. On ne comprend pas, on ne sait quoi en faire, alors on est resté distant. Bois d’Arcy respire d’un bout à l’autre, parce que le cinéaste nous laisse la place, du temps et du silence. Malgré tout, la stérilité du décor, le vide culturel que l’on devine (même le nom des rues, Charlie Chaplin, Erich von Stroheim, Jacques Tati, Fritz Lang…, citations rendues presque obligatoires par la proximité des archives du film, ne font pas rêver) et la violence sourde du racisme que le cinéaste raconte, nous donnent l’impression d’étouffer. Alors, Mehdi Benallal nous emmène dans la nature alentour, où l’on respire plus à notre aise. Évoquant la prison et les archives du film qui ne se trouvent pas loin, il convoque de nouveau le sentiment d’enfermement que l’on a éprouvé dans les rues de la ville, il crée des résonances. Comme dans Les Rêveurs, présenté l’an dernier aux Rencontres et avec lequel Bois d’Arcy présente bien des parallélismes, Mehdi Benallal permet la création des plus riches images qui soient, les infinies images mentales.

L’Atelier Côté court

Depuis six ans, Project’heurts développe un atelier d’écriture et réécriture de courts métrages, Côté court. Grâce à une subvention accrue de CFI (Canal France International), depuis l’année dernière il a pris de l’essor. Dix participants au lieu de quatre avant, trois sessions au lieu d’une seule (une à Béjaïa pendant les Rencontres, les deux autres ailleurs). Les auteurs, intégralement pris en charge par l’association, sont tous algériens, de régions, d’âges et de professions diverses. Cette année par exemple, un professeur d’université, un journaliste, une vidéaste, des étudiants de l’ISMAS (seule école algérienne enseignant l’audiovisuel – non le cinéma), de plus en plus nombreux. Ils sont recrutés sur projet, fictions, documentaires ou animation, à différents stades d’avancement. Des projets dont on retient quelques constantes thématiques, la place des femmes pour les auteurs féminines, la réalisation personnelle pour les auteurs masculins. Cette année, ils étaient encadrés par le Tunisien Tahar Chikaoui, critique de cinéma et Directeur artistique des Rencontres des cinémas arabes initié cette année par Aflam à Marseille, Stéphanie Durand-Barracand, responsable de développement et script doctor, et Gladys Marciano, scénariste. Écriture scénaristique, analyses filmiques et rencontres professionnelles sont au programme. On travaille d’arrache-pied dans la bibliothèque de Béjaïa pendant le festival, en alternant des rendez-vous individuels et des moments d’échange. Et entre chaque session, les étudiants ont des travaux à rendre. In fine, il s’agit là de constituer un dossier solide à présenter à d’éventuels producteurs. Une étape difficile comme on l’a détaillé plus haut, que les formateurs n’ont pas les moyens d’accompagner comme il faudrait. Depuis la création de Côté court, un film a été terminé, un est sur le point de l’être et trois sont en bonne voie pour ça. Ça reste peu, c’est déjà bien. Le nombre de projets reçus n’est pas en soi très élevé (35 cette année), mais il semble cohérent avec le contexte cinématographique algérien. Les auteurs qui sont là sont enthousiastes et déterminés (certains n’ont pour but que d’écrire, ne voulant pas réaliser). Une étudiante en architecture a renoncé à passer ses examens de fin d’année pour participer à l’atelier, un jeune homme a postulé alors qu’il ne parle pas français (langue usitée ici par les formateurs francophones), un autre a traversé le pays pour rejoindre la Kabylie depuis le sud où il habite. Les candidatures féminines augmentant chaque année, l’atelier est un lieu de mixité rare et précieux, un lieu d’échange où l’on apprend, ensemble.

« Quelques jours après les Rencontres… Microciné »

Associations, producteurs, programmateurs, cinéastes… un beau mouvement existe, épars, pour reconstruire le paysage cinéphile et cinématographique algérien. Samir Ardjoum est né en France, de parents algériens. C’est là qu’il a toujours vécu, là qu’il s’est passionné pour le cinéma et notamment pour ce qu’il était en train de se passer en Algérie. Il y a un an et demi, il s’est installé à Alger pour apporter sa pierre à l’édifice qui tente de se construire. Quelques mois plus tard, en septembre 2012, il a produit Microciné, unique émission cinéphile radiophonique du pays, qu’il coanimait (avec Amel Feddi) chaque semaine sur la Chaîne III nationale. Enfin ! L’occasion de mettre en lumière les acteurs cinématographiques d’aujourd’hui qui, faisant toujours plus parler d’eux à l’international, restent méconnus en Algérie, notamment parce que les structures étatiques les laissent soigneusement dans l’ombre. En toute liberté, invités et animateur parlaient des films, de toutes nationalités, de ceux qu’ils aimaient et ceux qu’ils n’aimaient pas, avec leur subjectivité comme on l’attend de la critique. Sans péremption, en laissant sa place au doute, à leurs doutes, ils racontaient leurs conditions de travail, leurs attentes, leurs histoires personnelles qui les avaient conduites à se tourner vers le cinéma. Un grand bol d’air, attendu, salutaire. Mais après 35 émissions (dont certaines sont podcastables ici, la chaîne a décidé de ne pas reconduire l’émission pour l’année prochaine. Pourquoi ? Lorsque Adila Bendimerad, à l’antenne, a posé la question, elle a été coupée, censurée. Dans le plus grand mépris du droit du citoyen contribuable de demander des comptes sur les décisions prises par un organisme public. Lors de la dernière émission, Samir a voulu lire une lettre écrite par lui à sa coanimatrice, une lettre toute personnelle dans laquelle il exposait l’idée, son idée, selon laquelle le cinéma algérien indépendant d’aujourd’hui s’était construit sur l’image manquante de la mort de Boudiaf, assassiné le 29 juin 1992 en direct à la télévision qui avait coupé le moment même du crime. Ellipse qui, pour Samir, est la matrice du cinéma de certains auteurs algériens contemporains. À l’antenne donc, selon Damien Ounouri, présent sur le plateau, Amel Feddi a dit « on est sur une chaîne nationale, on ne peut pas tout dire ». Sic. Normal. Normal ?! Après avoir entendu Samir qui s’apprêtait à lire sa lettre, il y eut intermède musical puis un retour sur le plateau où la présentatrice l’a remercié pour sa lettre. Quelle lettre ? Personne n’a rien entendu. Censure donc, comme il y a vingt ans. L’événement remue les acteurs culturels, choqués par cette violence qui exacerbe les frustrations. Mais une fois de plus, point de découragement, une volonté encore plus tenace de continuer à faire, à dire, en restant libres. La fin de Microciné est surtout vécue comme un nouveau départ, vers un ailleurs, un autrement. Pour lire la lettre tue, que certains considèrent comme un texte fondateur du cinéma algérien d’aujourd’hui, rendez-vous ici.

Merci Sylvain !

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