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Festival Visions du Réel, 47e édition

Investir les lieux, par Axel Scoffier, Raphaëlle Pireyre

Visions du Réel, 47e édition

Premier festival de documentaire de Suisse, Visions du Réel propose chaque année une sélection de grande qualité, faisant état de la diversité des points de vue et formes cinématographiques qui traversent le genre documentaire. Parmi les nombreuses sélections qui composent le festival, on a pu repérer quelques tendances qui structurent la programmation. En particulier, l’importance du regard qui interroge l’ancrage local, la résistance politique, sur la possibilité de vivre ici ou ailleurs – moins dans une mise en question de la mondialisation que dans un travail sur la capacité de projection mentale dans un territoire, la possibilité d’habiter – et dans quelles conditions – un lieu.

Habiter le monde

Ama-san – La localité bienheureuse

La documentariste Cláudia Varejão a passé plusieurs mois avec un groupe de pêcheuses de fruits de mer japonaises, qui vivent modestement en communauté dans le nord du Japon. Le film est long – près de 3h – et décrit au plus près le quotidien de ces femmes, leur camaraderie, leur métier, leurs traditions, leur condition, dans un monde dont la plupart des hommes semblent exclus (on ne compte que le conducteur de bateau, les éventuels maris étant laissés hors champ). Des femmes âgées – car le métier ne paye pas et peine à attirer des jeunes recrues – qui plongent quotidiennement, en apnée, à la recherche de coquillages et autres crustacés qu’elles semblent cueillir au fond de la mer. On les observe patiemment, hors de l’eau, plus encore sous l’eau, dans une photographie délicatement ouatée. En filmant certaines scènes plusieurs fois, notamment la pose méthodique d’un fichu de tissu plissé sur la tête avant la plongée, la réalisatrice ritualise le travail, l’inscrit dans le rythme de la nature et poétise le quotidien de ces femmes. Ce qui fascine, c’est la cohésion de ce groupe, sa camaraderie, sa bienveillance, qui rappelle certains beaux films de Kore-eda. Dans une très belle scène de dîner, ces japonaises partagent le fruit de leur pêche, des rires, un goût du chant. Sans misérabilisme, malgré leur piètre condition, ni condescendance, malgré le charme d’une couleur locale, le film semble suggérer une complétude remarquable, l’harmonie parfaite entre l’homme (la femme) et son environnement, le sentiment d’une localité vécue comme accomplissement. Transcendée par le danger, quotidien, de plonger au fond de la mer.

Le dernier homme de Fukushima

Le danger, c’est aussi ce qu’affronte chaque jour Naoto qui refuse de quitter la Red zone délimitée par l’administration japonaise après la catastrophe nucléaire dont Demi-vie à Fukushima filme les séquelles. Alors que son père veille sur leur bétail depuis leur cabane et que des hommes vêtus d’étranges combinaisons se livrent à des gestes absurdes pour décontaminer la ville, l’homme continue de traverse sa ville et ses environs filmés en 16mm tandis que la bande-son joue de réminiscences des consignes des moments de panique enregistrés pendant le tsunami ou de consignes de sécurité dispensées au moment de l’évacuation de la ville. Le vide de la ville, la nature qui se fraie un chemin dans l’urbain, cinq ans après l’évacuation des lieux, les paysages de carcasses métalliques donnent aux cinéastes à penser ce monde apocalyptique comme un décor où tous les cadrages deviennent possibles. Alors que le réel offre les conditions d’un récit de science fiction, Naoto refait pour la caméra des gestes qui paraissent absurdes : s’occuper d’un bétail qui se nourrit sur une terre ravagée par la radioactivité ou jouer seul au golf en rase campagne, devenant sur l’écran, le dernier homme de Fukushima.

Raving Iran – L’azur, l’azur, l’azur

La réalisatrice de Raving Iran suit deux jeunes DJs qui tentent de prendre une part de l’espace public iranien, d’y diffuser leur musique lors d’une soirée rave, d’y imprimer et distribuer leur album. Confrontés à l’implacable bureau de la culture islamique, à ses critères rigides de bonne morale, à l’impossibilité d’une expression publique en dehors des canaux, le groupe doit trouver les marges de manœuvres clandestines pour diffuser sa musique. Hélas, sans succès ; la censure apprend à contourner, mais les possibilités offertes par l’Iran islamique atteignent rapidement leurs limites. Sans le sous, refusant de rentrer dans le rang, Anoush et Arash convoitent avec avidité les plus grandes parades européennes, dont ils ont connaissance sur internet, et tentent plusieurs techniques d’expatriation plus ou moins officielles. Finalement, candidats heureux à la technoparade de Zurich, ils doivent faire face à la tentation du départ, et au déracinement – définitif – qu’il implique. Le dispositif du film vaut surtout par sa capacité à épingler les rouages du système de censure iranien en se tenant au plus près d’un duo sympathique, désinvolte et énergique. Il permet aussi, après plus d’une heure en Iran, de faire sentir un décentrement qui place la Suisse, étrangement, comme sommet de libération culturelle. Une perception qui s’inscrit en faux avec le discours sévère et escapiste tenu par ailleurs.

Batusha’s House – L’utopie concrète

Batusha’s House fait l’étrange et inconsciente synthèse de ces mouvements. Le documentariste centre son intérêt sur un lieu hors du commun des Balkans croates, un château kafkaïen moderne, né de la pensée bourgeonnante et spontanée d’un seul homme, berceau d’une vie locale inédite. Produit d’urbanisme autodéterminé, le bâtiment s’élève à flanc de colline, sur les hauteurs de Pristina, d’où il surplombe la vallée de Rugova. Une soixantaine de logements, construits au fur et à mesure des besoins et des ressources, se répartissent dans un dédale de couloirs, rues et escaliers dont nul n’a le plan. Chaque famille se réapproprie l’espace, abat une cloison, élève une colonne. Par le truchement de cette construction, le cinéaste s’intéresse à l’homme prométhéen qui s’est attaqué à ce chantier. Une sorte de force de la nature, figure de la résistance serbe, expatriée un temps en Suisse, revenu incarner son idéal politique dans un lieu utopique. Le jour de la fête nationale serbe, le sommet du bastion se pare des blasons nationaux, aigles noirs sur fonds rouges. L’homme a mué sa résistance en entreprise sociale, employant ouvriers locaux à l’édification de ce rêve, offrant (à un coût inconnu) la modernité à des habitants locaux. Le dispositif cinématographique, mis au service de ce portrait d’homme et de lieu, peine cependant à porter une distance critique sur ce phénomène. La voix off, qui théorise, sans louer ni blâmer, ce que la caméra capte, prend cette utopie pour objet d’étude, sans pour autant la déconstruire, et laisse la figure charismatique sur le piédestal qu’il s’est lui-même élevé.

En famille

Looking Like My Mother – Fuir la Suisse

La Suisse, c’est au contraire le territoire de la dépression du très beau film de Dominique Margot, Looking Like My Mother. La réalisatrice y joue, avec beaucoup d’humour et de légèreté, la partition de la psychothérapie cinématographique, et parvient à toucher à une certaine universalité des relations vampiriques de famille, en particulier la relation mère-fille. C’est d’abord le portrait recomposé d’une mère insaisissable, dépressive et suicidaire, que propose la réalisatrice suisse. La forme même du film épouse le filtre de la perception, la fragmentation de la mémoire, le travail de sélection et de réinterprétation propre aux souvenirs et la part de fantasme propre à ces alpages brumeux, dans une multitude de fragments d’images de natures diverses, reconstitutions pops, photos montages animés, enquête dans le présent… De cet ensemble disparate se dégage une grande unité, de sens et de sensation, autour de la recherche non résolue d’un personnage qui s’est fui toute sa vie. Née d’une famille de fermiers protestants, la mère part un premier temps vivre à New York, avant de revenir d’y rencontrer un homme et d’y mener une vie d’épouse, mère de famille et femme au foyer sur les rives des lacs suisses. La relation au mari reste inaboutie, tant on sent qu’il y aurait là une part de la résolution du mystère. Mais le portrait de la mère déborde sur un autoportrait de la fille : menacée de contagion, celle-ci fuit à son tour la Suisse, pour chercher un épanouissement à la fois loin de sa mère et dans un ailleurs culturel et paysager : la ville, contre la campagne, la culture anglo-saxonne, contre la culture helvétique. Le cadre idyllique des prairies suisses, lieu de repos, de retrait, de soin (aperçu cette année dans le moins pertinent Youth de Sorrentino), est vécu comme un repoussoir, ses sanatoriums comme symptômes d’un mal être bien plus local qu’européen.

À table

C’est la famille qui est également au cœur du film auréolé du Sesterce d’or, la récompense suprême du festival. Another Year s’attable treize mois durant dans la salle à manger d’un paysan qui a quitté son village natal avec femme, enfants et mère pour devenir ouvrier à la ville. La caméra de Shengze Zu scrute mois après mois les repas familiaux, pris la plupart du temps devant une télévision hurlante ou chantante loin du confort ou de l’harmonie rêvés. Pendant que chacun engloutit sa soupe, le repas est aussi l’heure des récriminations et des règlements de compte. La rigidité du dispositif – un plan séquence fixe rend compte de chacun des mois qui s’écoulent le long d’une année – vise à interroger ce qui fait foyer dans cet espace et ce moment partagés : en reproduisant la même situation, chaque rendez-vous donne l’occasion de mesurer les espoirs déçus et l’accroissement des tensions. Mais la fixité de la caméra tend aussi à figer chaque protagoniste dans un rôle un peu ingrat, stigmatisant la mère de famille dans des récriminations ininterrompues. Pensé comme les différents tableaux d’une pièce de théâtre, chaque choix d’axe enferme les membres de la famille dans un cadre étouffant et dans un rôle prédéfini dont le film ne leur laisse pas l’occasion de s’échapper. La promiscuité tend à se retourner contre le spectateur pour lequel cette immersion prend des allures d’enfermement involontaire.

Les risques du métier

C’est précisément la posture inverse qu’adopte Mohamed Ouzine, qui revient, avec Samir, dans la poussière, sur les lieux de sa jeunesse pour faire le portrait de son neveu. Passeur d’un pétrole de contrebande entre la frontière d’Algérie qu’il habite et du Maroc voisin, Samir confie à la caméra de son oncle la difficulté et les risques de son métier, et ses espoirs de fonder une famille et terminer sa maison que, faute d’argent, il a laissé à l’état de friche dans les montagnes. Avec son film Dans ma tête un rond-point, Hassen Ferhani réduisait la société algérienne au cadre d’un abattoir d’Alger, lieu unique où il filmait l’absence d’espoir de jeunes hommes entourés de cadavres de bêtes, livrés à des tâches pénibles. Chez Samir, la même désespérance se trouve confrontée à une profonde solitude que ses trajets en mobylette dans l’immensité des paysages montagneux rend d’autant plus criante. On est frappé à chaque nouveau plan de la puissance avec laquelle Mohamed Ouzine filme le pays qu’il a quitté, combien chaque cadre, en faisant l’émouvant portrait d’un homme à la fin de ses espoirs de jeunesse, renvoie aussi avec grâce à un hors politique, et combien en filmant sa famille, Ouzine filme aussi le monde.

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