Lettre à… Alain Cavalier

Paris, le 28 juin 2011.

Cher Alain Cavalier,

Selon toute vraisemblance, vous n’êtes pas informé du fait que « notre » histoire dure depuis des années. De récents événements m’ont encore rapproché de vous et me conduisent à vous écrire. Il y a bien sûr la sortie de Pater, que j’ai proposé avec ardeur comme film de la semaine. Mon insistance et mes arguments n’ont trouvé qu’un faible écho au sein de la rédaction, et, d’une certaine manière, je me suis ainsi senti proche de vous qui faites – comme l’a si joliment écrit José Mourre dans Les Lettres françaises – «Cavalier seul» depuis de nombreuses années. Ceci m’a permis de ressentir ce plaisir d’être minoritaire et d’établir une sorte de preuve irréfutable d’avoir bien raison, tout en sachant que la vérité se trouve, dans de tels cas de figure, dissoute dans le grand bain des passions.

Aussi l’effet de proximité est intervenu récemment par le biais d’étranges objets transitionnels : des rouleaux de papier toilette. Vous voyez certainement où j’en viens, mais je m’explique puisque cette lettre est vouée à être rendue publique. En l’espace d’une semaine, trois brefs séjours se sont offerts à moi pour des motifs professionnels, incluant chacun une nuit sur place : Hôtel du Manoir à Tours ; Le Florence à Saint-Quentin ; l’Hôtel du Berry à Bourges. Autant de chambres confortables mais dépourvues de charme, sauf, relativement, celle de Tours. J’ai pensé à ces moments délicieux, si on peut dire, qui surgissent dans Le Filmeur, où vous faites de cet objet fonctionnel – voué à la salissure et au rang de déchet – un sujet à part entière, doté d’une certaine noblesse, méritant en tout cas attention et égard. Alors, au Florence de Saint-Quentin, j’ai aimé la touchante présence de ce rouleau blanc (la caractéristique du molletonné révélant un produit bas de gamme) posé à même le rebord de la salle d’eau, simplement à portée de main, comme offert. Une aspérité tellement bienvenue en comparaison de ce papier hygiénique emprisonné sous d’oppressantes coques de plastique à Tours et Bourges, dont la sophistication n’empêche pas que l’usage, particulièrement le déroulé, en soit malaisé.

Évidemment, je pourrais clamer haut et fort combien votre cinéma me donne à penser sur les grandes choses de l’existence, cet étrange et inquiétant bonheur d’être en vie, louer aussi votre sagesse de presque octogénaire, votre intelligence affutée, mais ce rouleau de papier toilette de l’hôtel Le Florence figure aussi bien que la grandeur de vos films vient se loger dans l’attention portée au dérisoire, à la fulgurance, au hasard, à la réaction devant ce qui advient. Ces choses auxquelles beaucoup trop de cinéastes ne font pas confiance.

Pardonnez-moi donc de partir du bout de la lorgnette de la lunette des toilettes, mais ce point de vue figure finalement très bien cette relation intime entretenue avec vos films, puisqu’ils sont de ceux qui m’accompagnent d’une façon presque quotidienne, qui chaperonne amicalement le regard que l’on veut bien porter sur les choses – et Le Filmeur a joué à cet égard un rôle particulier, comme il y a pour moi un avant et un après Journal intime de Nanni Moretti. Votre verbe joueur et précis, chuchoté d’une inimitable façon, vient régulièrement s’immiscer en moi, plus ou moins par surprise. Fort logiquement, elle m’est parvenue dans cette chambre du Florence de Saint-Quentin où, j’en suis persuadé, vous auriez été, comme moi, séduit par la grâce modeste de ce rouleau disposé dans une sorte de nudité franciscaine. Vous m’avez parlé, comme souvent votre cinéma, où le savoir-voir rejoint aussi un inestimable savoir-vivre, qui m’aide, et je sais que je ne suis pas le seul minoritaire dans ce cas.

Bien cordialement, et même, d’une certaine façon, amicalement,

Arnaud Hée