Accueil > Panorama > Hors-champ > Marilyn Monroe mardi 1er mai 2012

Hors-champ Marilyn Monroe

Et Dieu créa une blonde, par Ophélie Wiel

Marilyn Monroe

Il y aura cinquante ans le 5 août, disparaissait la plus grande icône du XXe siècle, Marilyn, alias Norma Jean Baker. Elle avait trente-six ans, avait tourné dans trente-trois films, dont seulement onze en véritable vedette. La légende s’empara d’elle. On lui écrivit des chansons post-mortem (Elton John), on la peignit en multicolore et on l’accrocha dans des musées (Andy Warhol), on fit de sa vie un roman (Joyce Carol Oates), on se servit de son image pour se réclamer d’elle (Madonna), on lui fit quelques clins d’œil adroits (Nicole Kidman), on l’incarna même (Michelle Williams). On essaya aussi (toujours) vainement de l’imiter. On vendit ses robes à prix d’or. Ses photographies inondèrent le monde. On fit de sa tombe un repère à touristes. Et puis on écrivit, pour tenter de percer son mystère : depuis sa mort tragique, Marilyn est sans doute la star qui fit le plus couler l’encre des biographes, des plus sérieux aux plus opportunistes, jusqu’à ceux qui prétendirent réécrire sa vie en lui inventant de faux mariages ou faire de sa mort un assassinat venu des plus hautes sphères. Puisque Marilyn ne peut plus rien nous dire, plus rien nous révéler, il nous faut deviner. Ou encore mieux : l’écouter, ce qu’on refusa de faire de son vivant. Car Marilyn a déjà tout donné d’elle à l’écran. Dis Marilyn, c’est ça être une star ?

Norma Jean et son double

Une très jolie anecdote (vraie ou fausse, peu importe) circule sur Marilyn. Un jour, alors que l’actrice était au faîte de sa gloire, une de ses amies se promenait avec elle dans les rues de New York. Marilyn portait des lunettes noires et un foulard sur la tête. Elle passait inaperçue. Soudain, elle demanda à son amie : « Tu veux que je devienne ELLE ? » Interloquée, l’amie acquiesça, et raconte que Marilyn ne changea rien à son accoutrement, mais qu’une « lumière » sembla s’allumer en elle. Alors, les passants la reconnurent et se précipitèrent sur elle. Au-delà de l’effet un peu magique de l’histoire, ce qu’elle dévoile de l’actrice est bouleversant. Marilyn Monroe n’était pas une création des studios de la Fox, ou des cinéastes qui en firent leur star. Marilyn Monroe était une invention d’une jeune fille pleine d’ambition, Norma Jean Baker, dont le deuxième prénom lui offrait déjà tout un héritage, celui d’une blonde platine trop vite disparue, Jean Harlow.

On le sait aujourd’hui, Marilyn Monroe n’était pas une « blonde stupide », ce rôle qu’on lui colla à la peau, sans avoir réellement vu les films qui l’aurait consacrée en tant que telle. Elle le dit elle-même dans Les hommes préfèrent les blondes : « Je peux être intelligente quand je le veux, mais la plupart des hommes n’aiment pas ça. » Dans Sept ans de réflexion, comment peut-on même imaginer que, face au benêt Tom Ewell, ce soit elle l’idiote ? Il y a certes une vraie tristesse à connaître les efforts que fit Marilyn pour être reconnue comme autre chose qu’une bombe sexuelle : jamais aucune actrice ne se fit autant photographier alors qu’elle lisait des livres (et pas n’importe lesquels : parmi ses préférés figurait l’Ulysse de James Joyce), et elle monta sa propre société de production afin de pouvoir interpréter des rôles plus sérieux. Peine perdue : personne ne voulut d’elle comme la Grouchenka des Frères Karamazov. Il semblait qu’elle devait se contenter de laisser sa jupe voler au-dessus d’une bouche de métro ou de dandiner élégamment des fesses. Son bref passage à l’Actor’s Studio, qui constitua pour elle en privé une vraie révélation, fit en public vendre des feuilles à scandale. L’idée d’une Marilyn comme actrice sérieuse faisait beaucoup rire. Pourtant, il n’y a qu’à comparer la jolie blonde avec son ersatz cheap, Jayne Mansfield, pour constater que le tour de poitrine n’était pas le seul aspect qui les différenciât...

De « blonde stupide », on est aujourd’hui passé au « blonde fragile ». Certes, l’épitaphe est plus juste. La fragilité de Marilyn éclate dans chacun de ses films, même les comédies. Elle vole la vedette à ses partenaires non pas par sa prodigieuse beauté, ni même par sa capacité à manipuler et séduire les hommes, mais parce qu’elle représente l’éternel féminin, de la déesse Vénus à la Juliette de Shakespeare. Le personnage Marilyn a presque créé le cliché de la femme moderne : indépendante, expérimentée, suffisamment habile pour obtenir ce qu’elle veut plus vite que n’importe qui (pêle-mêle, un plombier dans Sept ans de réflexion, un radeau dans Rivière sans retour, une carrière de chanteuse dans La Joyeuse Parade), mais capable de tout sacrifier pour son véritable idéal : un amour, un homme qui lui tienne chaud la nuit, quel qu’il soit, rustre, laid, vieux, saxophoniste dans Certains l’aiment chaud, ridicule dans Sept ans de réflexion et Les hommes préfèrent les blondes ou milliardaire français dans Let’s Make Love. Même criminelle (Niagara), même schizophrène (Troublez-moi ce soir), Marilyn apporte ce qu’il faut de tendresse et d’émotivité à son personnage pour emporter l’adhésion et l’affection de son public. C’est elle qu’on aime, c’est à elle qu’on veut du bien.

Marilyn, surtout, était une blonde manipulatrice. L’actrice nous a tous bernés. Une petite brune sans prétention nommée Norma Jean, qui se faisait photographier en maillot de bain sur la plage et épousait un jeune soldat devient la blonde pulpeuse la plus célèbre de tous les temps, épousant au passage un joueur de base-ball et l’un des dramaturges les plus célèbres des États-Unis : croit-on vraiment qu’il ne s’agit que d’un hasard ou de beaucoup de chance ? Lors de l’anniversaire du président Kennedy, l’actrice fit beaucoup attendre son prestigieux public : Marilyn ne pouvait pas arriver à l’heure, Marilyn se devait de faire sensation. Il lui fallait porter une robe couleur chair qui la montrait presque nue, il lui fallait chanter comme si elle avait un orgasme, quitte à alimenter les commérages. Marilyn n’est pas comme les autres, elle est unique, elle chante une chanson banale comme personne ne le refera plus après elle ; elle fait tomber un président américain comme personne ne saura le refaire après elle.

Au fond, l’actrice n’avait pas besoin de l’Actor’s Studio, où l’on apprenait à « jouer ». Norma Jean ne jouait pas, elle était elle-même, ou plutôt, elle était son invention géniale, Marilyn, une partie d’elle qu’elle ne dévoilait qu’à l’écran, schizophrène jusqu’au bout des ongles. C’est Marilyn qui, seule, a créé sa légende : vêtue d’une jupe qui s’envole, d’une robe rouge couleur sang ou rose bonbon, d’un pull-over violet, la croqueuse de diamants envoie son rouge baiser et roucoule « Poupoupidou ». Qui sait ? Peut-être a-t-elle été jusqu’à mettre en scène sa propre mort. Marilyn pouvait-elle apparaître un jour vieille et ridée, ou jouer les grands-mères ? Trente-six ans, c’est un bel âge pour mourir. Surtout quand Norma Jean, cachée sous le fard et le blond trop pâle de Marilyn, a refait son apparition pour un dernier film, hurlant dans le désert pour ensuite blottir sa tête contre l’épaule de son amant et partir loin, loin, vers des contrées inconnues.

Il y a beaucoup d’étoiles sur le pavé d’Hollywood, mais il n’y a qu’une star. Conserve bien ton mystère, Marilyn.

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