Accueil > Panorama > Hors-champ > Top 10 de l’année 2010 mardi 4 janvier 2011

Les dix meilleurs films de 2010 selon la rédaction, par Clément Graminiès, Fabien Reyre

Top 10 de l’année 2010

La rédaction

2010, an 1 de cette nouvelle décennie, l’occasion de remettre les compteurs à zéro. Et en effet, quelle année ! Quoi de commun entre un mourant qui dialogue avec les esprits au fin fond de la jungle, le retour d’un cinéaste que personne n’attendait et le troisième opus d’une série de films d’animation produits par l’une des plus grosses machines de Hollywood ? Ils constituent le trio de tête de notre top 10 de l’année 2010, une année dense et étonnante, une année comme on les aime : riche des promesses de la décennie qui commence.

En décernant sa Palme à Apitchatpong Weerasethakul et son Oncle Boonmee, le jury cannois présidé par Tim Burton n’a pas seulement fait preuve d’une audace que l’on n’espérait plus de la part du réalisateur de Alice au Pays des Merveilles (pas cité une seule fois par les rédacteurs de Critikat), mais il a surtout rappelé que le cinéma est avant tout une source inépuisable d’émerveillement, formidable terrain de jeu où la magie est reine. Sentiment partagé par l’ensemble de la rédaction, qui a cité Oncle Boonmee à 16 reprises, dont 6 fois dans les trois premiers : le film se classe logiquement en tête de notre top 10. Consécration, reconnaissance, adoubement pour un cinéaste précieux, raillé par les idiots de la Croisette pour son nom jugé imprononçable et qui pose les bases d’un cinéma sensuel et ludique, singulier et multiple : à la fois expérimental et accessible, Apichatpong Weerasethakul ouvre le bal des années 2010 avec un cinéma transgenre.

Le cinéma, affaire de magie, comme Méliès et les frères Lumière en leur temps, se doit donc aujourd’hui de puiser son inspiration un peu partout. Herzog et Pixar n’ont pas fait autre chose avec le délirant Bad Lieutenant, faux remake du film éponyme d’Abel Ferrara et Toy Story 3, bouleversante conclusion à une trilogie qui résume à elle seule l’Hydre à deux têtes hollywoodienne - art et commerce. En réinventant à la fois un film qui n’est pas le sien et les codes (hollywoodiens) qui ne sont pas ceux de sa culture cinématographique, Werner Herzog se refait un nom et une virginité : le film, peu vu en salles malgré son casting luxueux, est cité à 12 reprises dont 7 fois dans le trio de tête. Les studios Pixar, eux, vont fouiller dans les fondements de l’American Dream pour donner aux produits les plus insidieux du capitalisme (les jouets produits à la chaîne) une mémoire et une conscience politique et sociale qui font défaut à leur patrie. Bouleversant plaidoyer pour la transmission et étonnant outil de réflexion (à quoi servent nos vieux, et que devons-nous en faire ?), Toy Story 3 (3e de notre classement, cité 13 fois) est peut-être le film le plus progressiste de l’année, avec sa Barbie en mode lutte des classes, son Buzz l’Eclair bilingue et chaud comme la braise et son Ken queer dont les lubies vestimentaires ne choquent plus personne.

Redéfinir les genres et repousser les limites de l’identité : si Pixar étonne en abordant ces thèmes, d’autres cinéastes, plus habitués à les brasser dans leur cinéma, ont particulièrement séduit cette année. Du Tournée de Mathieu Amalric (9e, seul film français de notre top 10 avec le Film Socialisme de Godard) aux Nuits d’ivresse printanière de Lou Ye (29e) en passant par Mourir comme un homme de João Pedro Rodrigues (10e), Les Amours imaginaires de Xavier Dolan (11e), La Bocca del Lupo de Pietro Marcello (12e), Kaboom de Gregg Araki (14e) et Ander de Roberto Caston (22e), les corps se transforment et se mélangent, le désir se joue à deux, trois ou plus, entre hétéros, homos, bi, trans ou autres, dans un même mouvement érotique, délibérément romantique ou délicieusement lubrique. De la tragédie à la comédie, les cinéastes sont en pleine révolution sexuelle, même si elle n’est que bavarde en apparence (Copie conforme de Abbas Kiarostami, 8e) et même les poissons chats (Oncle Boonmee), les renards (Fantastic Mr. Fox, 24e), les pneus (Rubber, 25e) et les clowns (En présence d’un clown, 27e) s’y mettent...

Pas en reste pour mettre en scène leur montée de sève, les aînés côtoient les plus jeunes cinéastes dans un parfait équilibre qui aurait fait plaisir aux jouets de Toy Story 3 : une histoire de transmission encore, entre ceux qui continuent envers et contre tout à filmer, de Herzog à un Polanski revigoré (The Ghost Writer, 4e), d’un Godard plus que jamais polémique (au moins à Critikat) à un Ruiz qu’on n’attendait plus (Mystères de Lisbonne, 7e), d’un Moullet qui, toutes proportions gardées, bat des records au box office (La Terre de la folie, 20e) à un Koji Wakamatsu qui remet les pendules à l’heure dans les manuels d’histoire japonaise (Le Soldat Dieu, 30e)... Et Bergman enfin, revenu d’entre les morts, statue du commandeur qui, depuis son île de Farö, veille sur les plus jeunes.

Et les femmes, dans tout ça ? Si elles sont souvent au coeur du récit, figures maternelles tragiques (Mother de Bong Joon-ho, 5e ; White Material de Claire Denis, 15e ; Bright Star de Jane Campion, 17e ; Poetry de Lee Chang-Dong, 18e ; Lola de Brillante Mendoza, 21e), héroïnes passionnées (Copie conforme, Bright Star) ou éternels objets de désir (Tournée, The Social Network, Rubber), elles restent rares derrière la caméra (seules deux réalisatrices dans les 30 premiers : Claire Denis et Jane Campion). Un peu plus bas encore dans le classement, pourtant, une nouvelle génération de réalisatrices (toutes françaises !) attend son tour : Sophie Letourneur, Valérie Donzelli, Rebecca Zlotowski, Claudine Bories, Mariana Otero, Katell Quillévéré... En espérant la consécration avant 2020 ?


Ferhat Abbas


Vincent Avenel

On nous a déjà rappelé, dans les colonnes du courrier des lecteurs, la vacuité de l’exercice d’un classement des meilleurs films. Marronnier éditorial, l’exercice manque pourtant, il est vrai, de la plus élémentaire rigueur critique. Comment juger de la qualité d’une Vie de chat, joli film d’animation plein d’audaces inaccoutumées, de brillantes tentatives narratives et visuelles, à l’aune de la rudesse visuelle et formelle de the Ghost Writer, ou des éclats de rire de sale gosse de We are four Lions ?

Pas d’entourloupe, pas de pirouettes : c’est une comparaison vaine. Comme de vouloir désigner, avec un tant soit peu d’objectivité, un numéro 1. Les Invités de mon père pourrait aisément y prétendre, étant probablement l’une des plus intelligentes et courageuses comédies françaises ; Tournée pour son évident amour du cinéma ; Kaboom, parce qu’il marque le retour d’un Gregg Araki intelligent, audacieux, dynamique et brillant... Mais non. Ce sera le très décrié Valhalla Rising, qui, était vu en "rattrapage" très récemment, a eu l’immense avantage de la proximité temporelle.

Qui sait si le film, vu à l’époque de sa sortie en salle, après la vision d’une bande-annonce parfaitement mensongère, n’aurait pas été, en cette fin d’année, relégué aux fins fonds du classement ? Mais, il n’en sera pas ainsi : tempête cinématographique de cette fin d’année, Valhalla rises. capable tout à la fois d’évoquer les expérimentations de Kenneth Anger que le style élégiaque de Terrence Malick, que la rigueur réjouie et tendre d’Albert Serra, le film vaut aussi par son détachement intellectuel, sa proposition artistique éthérée et subtile sur les mystères de la foi et du martyr - et ce, sans avoir jamais recours à l’appui musical d’un Lac des cygnes trop pathétique.

Chacun sa foi, en somme, pour son classement. Foi également dans le monde de l’animation, qui s’épanouit avec les styles si différents de Mr. Fox, de L’Illusionniste ou d’une Vie de chat, et qui persiste à montrer que, là où le cinéma traditionnel peine à se renouveler formellement (malgré d’intéressantes tentatives comme le très surprenant Sound of Noise, à l’orée de ce classement), l’animation prend toujours plus la mesure de ses possibilités formelles. Foi, enfin, dans un cinéma toujours plus confidentiel : celui du geek Neil Marshall, encore honoré cette année, avec son Centurion qui devrait, et à juste titre, apparaître comme un grand film culte avec le temps.


Ariane Beauvillard


Frédéric Caillard

Si le niveau général n’a pas été très élevé en 2010, l’année a tout de même été émaillée de quelques belles propositions. Peu de films ont pris des risques, mais ceux qui ont tentés de défricher de nouveaux territoires l’ont généralement fait avec brio. Décryptage de mon palmarès selon trois axes : l’audace, la fragilité et la virtuosité.

Audace

Oncle Boonmee est selon moi le meilleur Weerasethakul, car il traite de son sujet – les vies INtérieures - avec plus de consistance que ses prédécesseurs. Au vu de l’absence de concurrence sérieuse et d’un manque d’inventivité flagrant des films de la sélection officielle, son succès à Cannes est grandement mérité. Rubber est l’autre grand geste audacieux de l’année, et réussit l’exploit d’être aussi jouissif que théorique. Un peu comme pour Weerasethakul, je n’avais pas été convaincu par les premiers films de Joao Pedro Rodrigues, mais j’ai été séduit par la prolificité de Mourir comme un homme qui finit au pied de mon top. Côté français, La Vie au ranch de Sophie Letourneur est issu d’un travail original sur le son et propose une adéquation fond/forme remarquable. L’éclosion de la nouvelle génération de cinéastes français a été une des grandes nouvelles de 2010, vivement 2011 ! Bonne nouvelle également en provenance de Roumanie, où le cinéma commençait à s’enliser dans le style de la nouvelle école de Bucarest : Cornelius Porumboiu (Policier, Adjectif) ouvre de nouveaux possibles avec l’intégration géniale de réflexions langagières comme contrepoint à l’absurdité du système administratif roumain. Avec Vénus noire, Kechiche parvient quant-à-lui à creuser le même sillon sans se répéter, tout en passant à l’échelon supérieur : ce ne sont plus ses scènes qu’il étire en y ressassant les mêmes motifs jusqu’à l’épuisement, mais son film qu’il distend en y multipliant la même scène. Magnifique coup de force autoréflexif, son personnage s’épuisant à mesure que sa scène se vide de tout ce qu’elle a à donner. Malgré une réalisation classique, on se souviendra également du réseau de correspondances inattendues développé par Patricio Guzman dans Nostalgie de la lumière. Mention de dernière minute enfin pour l’écriture osée de Frammartino pour son Quattro Volte, où les dialogues sont abandonnés au profit d’une double dose de poésie hautement symbolique.

Fragilité

Un autre filon creusé par bon nombre des meilleurs films de 2010 : celui de la fragilité. Derrière Lenny and the Kids et l’ultrasensible et poignant Memory Lane, de nombreux « bons films » frappent à la porte de mon top 10 : La Pivellina, Adieu Falkenberg, Huit fois debout, Entre nos mains ou encore Belle Épine. A noter également la trilogie des grands auteurs asiatiques sur les grands-mères, dont Lola et Poetry mettent en avant un mélange touchant de détermination et de fragilité. Toy Story 3 nous a offert une des scènes les plus bouleversantes de l’année, avec ces jouets impuissants qui attendent leur destruction en se serrant les uns contre les autres. Et alors qu’on aurait pu craindre une pirouette finale simplement destinée à offrir un happy end au jeune public, Pixar nous offre une conclusion habile et un propos dans la lignée de L’Heure d’été d’Olivier Assayas, en captant l’inexorable désincarnation des objets qui nous sont chers, et la difficulté pour nos mémoires d’y entretenir une petite flamme.

Virtuosité

Virtuosité à l’état pur pour Mother et Bong Joon Ho : scénario et construction classique du récit, mais quel talent, quelle maîtrise ! Autre sommets plein de maestria, Des hommes et des dieux - pour lequel la seule objection que je pourrais émettre serait qu’il ne prend pas beaucoup de risques - et une série de grandes sagas enthousiasmantes : Mystères de Lisbonne, à la croisée d’Il était une fois en Amérique et de Barry Lyndon, et Carlos et Teza, qui saisissent chacune à leur manière la gueule de bois qui a frappé ceux qui se sont engagés dans les luttes politiques des années 1970. Le choix a été cornélien parmi ces trois épopées haletantes, et c’est finalement Teza qui intègre mon top, Assayas et Ruiz ayant bénéficié de plus de visibilité. Mention spéciale également pour la scène d’ouverture des Femmes du Caire de Yousry Nasrallah et déception à la hauteur de l’attente pour Xavier Dolan, dont la virtuosité a tourné à vide dans Les Amours imaginaires. Les grands auteurs ont aussi livré une série de films très denses, mais sans ce petit plus pour les faire rentrer dans mon palmarès : The Ghost Writer, Bad Lieutenant – escale à La Nouvelle Orléans, The Social Network. Enfin, pour conclure, je souhaite donner un ultime coup de projecteur sur la virtuosité atypique et tout en retenue de Mikaël Hers (Memory Lane) : comment peut-on en dire autant en en disant si peu ?


Stéphane Caillet

Mentions spéciales :

Mes choix reflètent mon impression d’une année 2010 en demi-teinte, faiblement rythmée par quelques grands films de cinéastes ou de studios confirmés (Herzog ; Polanski ; Kitano ; Pixar) et par les rares œuvres novatrices d’auteurs plus jeunes (Weerasethakul, bien sûr, mais aussi Porumboiu.) Poetry, moins intéressant cinématographiquement que Bad Lieutenant ou Oncle Boonmee, est pourtant mon favori - mon coup de cœur - cette année. Le film de Lee Chang-dong m’a profondément bouleversé par la puissance de ses images poétiques se déployant au sein d’un récit accusant violemment la froideur mécanique d’une société coréenne conservatrice. Même impression pour le magnifique Breathless. Le jouissif Kaboom fait également partie de mon top pour sa talentueuse représentation des peurs de la jeunesse et pour son détournement jubilatoire des dispositifs lynchiens. Enfin, j’ai choisi le controversé Vénus Noire, film jusqu’au-boutiste, tout droit sorti des tripes de son auteur, d’où, peut-être, son imperfection.


Sébastien Chapuys


– Ha ! C’est tout ?... – Mais… – Ah ! non ! c’est un trop court podium !
On voudrait citer bien d’autres films en somme…

En effet, la période ne fut pas avare en œuvres stimulantes - même si elles constituèrent souvent l’exception plutôt que la règle :

  • Des fresques foisonnantes et généreusement romanesques, venues d’Éthiopie (le magnifique et trop peu vu Teza), de Palestine (Ajami), du Portugal (Mystères de Lisbonne), d’Italie (Amore) ou encore d’Égypte (Femmes du Caire)… surent rappeler que le cinéma international ne s’adresse pas qu’aux critiques et aux jurés de festival, et ne se réduit pas à quelques œuvrettes minimalistes au récit anémique.
  • Une poignée de films inventifs et ambitieux (Scott Pilgrim, I Love You Phillip Morris, Kaboom, voire Inception) rachetèrent une production américaine qui table de moins en moins sur l’imagination et l’audace. La généralisation de la 3D ne constitue qu’un piteux cache-sexe technologique à un récit hollywoodien qui peine à concurrencer l’excellence des séries télévisées, alors qu’il gagnerait à s’en inspirer, comme le prouve The Social Network. Parallèlement, le cinéma dit « indépendant » disparaît peu à peu, faute d’avoir su renouveler ses recettes – seul demeure le touchant Lenny and the Kids.
  • Quelques documentaires (dont le remarquable Les Arrivants, mais aussi Le Président, Faites le mur ! ou Le Temps des grâces) surent se placer à la bonne hauteur et à la juste distance de leurs sujets et ne pas sacrifier leurs visées didactiques à la précision de leur dispositif – même s’ils furent quelque peu noyés dans la masse des reportages plus ou moins militants mais rarement pertinents qui envahissent le grand écran depuis que le petit a définitivement abandonné sa mission d’information du citoyen.

Bref, pour celles et ceux pour qui le cinéma ne saurait se réduire à des installations d’art contemporain ou à des démonstrations de force d’auteurs-démiurges, mais constitue avant tout un récit en prise avec le monde qui l’a vu naître, 2010 n’aura pas été une trop mauvaise année !


Emmanuel Didier


Sarah Elkaïm


Romain Genissel

Mention spéciale à I’m Here de Spike Jonze (inédit)

Dans un article pompeusement intitulé « Pourquoi le cinéma est-il mauvais ? », un critique de la revue Transfuge, Damien Aubel, explique pourquoi la cinéphilie n’est aujourd’hui plus une sinécure. En s’appuyant sur Hitchcock ou Le Voyeur de Powell, il note que « le cinéma est mauvais parce qu’il est trop « bon », il a oublié le mal, il n’a plus le cran d’affronter sa puissance souveraine, il répugne à reconnaitre sa séduction et il est aveugle à sa présence au sein de notre vie la plus anodine. Cette sentence qui pourra paraitre abstraite (le pire étant justement la caricature dudit « mal ») explique pourquoi ce sont deux corps sous influence qui se retrouvent en haut du classement. Et sur la troisième marche du podium, Godard qui, sur un bateau, démontre qu’il est l’un des plus grands cinéastes en activité.


Alexis Gilliat

Mentions spéciales :

  • Mystères de Lisbonne de Raúl Ruiz : serait peut-être sur le podium s’il avait été vu moins tardivement (avant de cuisiner péniblement un top, par exemple)...
  • Achille et la tortue de Takeshi Kitano : la beauté obstinée d’une parabole sous forme de conte cruel.

Clément Graminiès


Florian Guignandon


Arnaud Hée

+ Guest de José Luis Guerin (Mostra 67)

La primauté au film de Jean-Luc Godard, c’était ça ou rien du tout ; pour le périple salutaire au pays des images, parce qu’il se permet d’être méchant et peu aimable, confus et millimétré, aussi rageur qu’émouvant : Film Socialisme n’en finit pas de se déployer, sous nos yeux, tous les jours. Il m’a semblé évident de réunir La Bocca del lupo, Mourir comme un homme, Oncle Boonmee et Le Quattro Volte ; une circulation fertile s’opère entre ces quatre œuvres, dans la façon d’entraîner le spectateur vers des contrées singulières grâce à des gestes cinématographiques poétiques, singuliers, amples et osés. On note aussi une manière d’investir de « grands récits » cosmiques et éternels, tout en laissant les portes du réel ouvertes. J’associe à cette tendance la formidable prise de pouls constituée par Guest de José Luis Guerin (à distribuer d’urgence !), où le cinéma (re)trouve une place qu’il occupe de plus en plus difficilement : parmi le monde, où la caméra s’invite autant qu’elle y est conviée. Ces six films et cinéastes sont les têtes de pont d’un régime cinématographique contemporain, le témoignage que si le champ du 7e art tend à se réduire, il conserve une réelle autonomie, de nombreux territoires d’expression et d’exploration.

De façon volontairement moins construite, viennent ensuite : Mariana Otero pour son geste documentaire imparable, Claire Denis pour sa capacité à proposer des expériences cinématographiques intenses, de même que Bong Jong-ho, avec lequel il est bon de se surprendre à être surpris. On a plus que jamais besoin de Luc Moullet, de son regard oblique - loin d’être tordu - pour nous aider à regarder le présent. Souvent séduit par Wes Anderson tout en restant sur une réserve, Fantastic Mister Fox fait office de grande révélation d’un cinéaste trouvant dans l’animation le terrain qu’il ne faisait que chercher précédemment : un comble pour celui qui n’a, dit-on, jamais mis les pieds sur le plateau du film.


Anne-Violaine Houcke


Lionel Hurtrez


Nicolas Journet


Alexandre Labarussiat


Raphaël Lefèvre

Presque tous les films de ce classement trouvent leur raison d’y figurer dans les pages de ce site. Quelques réserves ont tout juste été formulées à l’endroit d’Invictus, qui est pourtant un beau film sur la construction d’un collectif dénué d’unanimisme béat, un traité pas si humaniste que ça sur l’impureté en politique et un portrait bien plus malicieux qu’hagiographique. Quant à Sexy Dance 3D, passé sous silence à sa sortie mais également cité par deux de mes collègues, un texte de rattrapage reviendra dessus la semaine prochaine. Plutôt que de justifier ce top 10, je préfère donc le transformer en top 20 et évoquer les beautés plus discrètes ou passagères des films qui m’ont moins pleinement convaincu.

Dire un mot d’Alice au Pays des Merveilles de Tim Burton, dont je suis sorti perplexe, notamment en raison de l’orientation idéologique douteuse de son scénario (où le Destin doit s’accomplir et l’émancipation féminine se mettre au service de la colonisation capitaliste !), mais dont je reste marqué par le jeu habile sur les échelles, la 3D façon pop up book, quelques visions fabuleuses, l’érotisme de Mia Wasikowska et surtout le génie d’Anne Hathaway, qui offre la plus belle composition de l’année en Reine Blanche, prisonnière de son rôle, mue telle une marionnette par une force invisible et forcée d’afficher un sourire niais : hilarant et poignant.

Citer The Social Network de David Fincher et I Love You Phillip Morris de Glenn Ficarra et John Requa pour l’éblouissement narratif de leurs brillantes mises en route.

Reconnaître à Woody Allen et aux frères Coen qu’ils m’ont offert de belles surprises alors que je n’attendais rien d’eux, avec des films cruels mais ironiques (et donc touchants) davantage que cyniques (et donc déplaisants).

Mentionner Night and Day de James Mangold pour son réjouissant dynamisme corporel et sentimental, Film Socialisme de Jean-Luc Godard pour ses sidérants plans de mer et sa revigorante « démocratie des images », The Ghost Writer de Roman Polanski pour l’élégance de son mystère en plein jour, Unstoppable de Tony Scott pour sa manière de transformer son goût « gratuit » de la vitesse en combustible plastique et politique, Twilight – chapitre 3 : Hésitation de David Slade qui perpétue les palpitations lyriques et le romantisme décadent de cette curieuse saga tout en questionnant son puritanisme.

Enfin et surtout, remercier feu Rainer Werner Fassbinder pour son fabuleux téléfilm Le Monde sur le fil (1973), opportunément sorti une semaine sur un écran parisien.

Ah, et puis non, ce n’est pas fini : ayant respecté la règle qui veut que ne figurent dans notre top que les longs métrages sortis en France en 2010, ce texte me donne l’occasion d’évoquer quelques courts métrages remarquables (Les Dragons n’existent pas de Guillaume Massart, Don’t Touch Me Please de Shanti Masud, Far From Manhattan de Jacky Goldberg, La Guitare de diamants de Franck Beauvais) et un long métrage inédit, The Myth of the American Sleepover de David Robert Mitchell, délicat teen movie qui sillonne avec douceur une voie à égale distance de Larry Clark (sans le côté trash) et de John Hughes (sans jouer à fond les stéréotypes), et dont les stigmates indie (photo désaturée, ton lo-fi) finissent par contribuer à sa beauté nostalgique. Peut-être figurera-t-il en bonne place dans mon top 10 de l’année 2011...


Mathieu Macheret

L’image de l’année de 2010 est connue. C’est celle d’un grand singe aux yeux rouges sorti de la forêt et s’invitant, le soir tombé, à un repas de famille. Cette image tirée d’Oncle Boonmee, du thaïlandais Weerasethakul, en synthétise beaucoup d’autres et marque une invasion, dans l’espace habituellement anthropo-centré du cinéma, d’autres formes d’existence. Les animaux nous remplacent au centre du plan, nous relaient au centre des récits. Il en va de la chèvre de Le Quattro Volte comme de la communauté furry de The Cat, The Reverend and The Slave ou des Na’Vi d’Avatar, auxquels on peut bien ajouter les iguanes de Bad Lieutenant, la ménagerie de Fantastic Mr Fox ou même le lama de Film Socialisme. La dérive des esprits – selon tous les sens que peut prendre l’expression – fut le grand thème de l’année. Une dérive qui sonne comme une prise de pouvoir, une (re)conquête, puisqu’ils n’ont cessé, d’une part, de nous apparaître, puis de nous remplacer. L’homme - son corps, sa présence, son unité - est détrôné, relativisé au milieu des grands circuits de l’univers, de la grande circulation des âmes. Si Oncle Boonmee trône au sommet de ce classement, c’est qu’il a su mieux que quiconque exprimer cette relativisation progressive de la présence humaine, sa dématérialisation, cette grande quête de l’ubiquité qui n’est rien moins que l’horizon, tant technologique que pictural, de notre époque (entre les jeux vidéo, Internet et autres modes de communication à distance). Dans ce monde, l’esprit est libre d’investir plusieurs formes, dans une chaîne où le corps humain n’est qu’un moment parmi d’autres. En fin de compte, Mourir comme un homme, The Social Network et Mystères de Lisbonne ne parlent de rien d’autre que de cette dispersion de l’expérience humaine sur des fronts simultanés. Passons le relais...


Nicolas Maille


Julien Marsa

Un top 10 est par essence rendu totalement subjectif par les films que l’on choisit d’inclure et ceux que l’on exclut. Ce sont des choix qui mêlent le cœur et la raison, et qui nous sont totalement personnels. Le top 10 est un exercice à la fois ludique et très important, car il nous permet de vérifier que nous sommes toujours guidés par cette même envie de défendre une conception d’un cinéma riche et singulier. Il sera bientôt temps de tirer des conclusions sur cette année 2010 mais, en attendant, gardons intact ce simple plaisir de choisir des films que nous aimons. Un top 10, cela ne se justifie pas : cela se vit chaque année dans les salles obscures !


Ursula Michel


Guillaume Morel

La Bocca del Lupo et Ne Change rien partagent beaucoup. Leur manière de faire surgir, dans un dispositif documentaire, d’autres sphères lointaines du cinéma restera longtemps en tête. Difficile effectivement de savoir si Ne change rien ressemblait à un film sur le rock ou à un polar stylisé de Fukasaku. Enzo dans La Bocca del Lupo est un personnage comme seul le documentaire sait en inventer, mais aussi héros venu du western jusque dans un opéra génois malade. Beaucoup de beauté indéterminée et d’hybridation également dans le reste de ce palmarès. Les chagrins d’Orly et de Memory Lane étaient à la fois terriblement présents et indicibles. Les couples de cinéma, cette année, pouvaient mystérieusement changer de peau à la sortie d’une trattoria (Copie conforme), basculer dans le mouvement d’une unique phrase (Mardi, après Noël) ou mourir tragiquement pour ressusciter joyeusement chez Ade. Un polar se muait en traité lexicologique et en manifeste d’insoumission chez Porumboiu. Une innocente peluche fuschia révélait même une cruauté délectable (Toy Story 3). Weerasethakul nous a rappelé avec un film qu’il était peut-être aujourd’hui le centre de ce cinéma des croisements.


Marion Pasquier


Raphaëlle Pireyre


Camille Pollas

Hors catégorie : En présence d’un clown d’Ingmar Bergman

Il est beaucoup plus difficile de lire un « top » que d’en faire un. C’est qu’au-delà de l’évidente jouissance de la liste, sa logique reste souvent hermétique. Après le plaisir glouton des fêtes, quelques pistes, donc, pour expliquer cette cohabitation à 10.

Les six premiers se dégagent d’eux-mêmes, d’évidence, contrairement à leur classement. Malgré leurs natures et le poids variables de leurs réalisateurs, ils ont un point commun : la puissance. Le terme concentre mon plaisir, mes attentes, et ce qu’il me reste en premier lieu du cinéma vu en 2010.

Constante chez Herzog, la puissance est, dans Bad Lieutenant, alliée à un éclatement des genres, à une violente liberté. Plus parcellaire, elle est davantage étonnante dans les productions récentes de Godard, mais pensons pourtant simplement à ces images patchwork du bateau de Film Socialisme. Se conjuguant au documentaire dans La Bocca del Lupo, comme les fois plutôt rares où cela fonctionne, elle passe d’abord par un lieu – Naples – qui émerge, domine, et donne vie aux personnages. Presque ontologique chez Weerasethakul, même s’il ne la privilégie plus autant qu’à ses débuts, elle est dans Mourir comme un homme l’alliage éblouissant de la violence et de la maîtrise.

Les quatre derniers titres n’en sont pas dépourvus, mais signalons qu’ils sont avant tout un liant. Ils complètent, élus pour la particularité majeure par laquelle ils se distinguent. La Reine des pommes pour le coup de pied dans la graisse de la fiction française, Sous toi, la ville pour sa beauté plastique, pour faire des hommes et de leurs œuvres une même matière exsangue et anxiogène. Un homme qui crie, à tous niveaux plus instable, use du hors champs comme rarement avec une telle habileté, avec une telle profondeur dans ses répercussions. Et Independencia, pour la radiance pérenne qui émane de sa facture.

Si l’avant dernier film de Bergman n’entre pas dans le classement, c’est avant tout parce que s’il était inédit en salle depuis sa réalisation en 1997, il relève malgré sa splendeur – et une fois encore sa puissance – d’une époque différente des autres films du classement. Treize années de matière humaine les séparent, cela nécessite sa distinction.

Pour ouvrir aux images en général un cinéma qu’on confine ne serait-ce que par habitude à la salle, citons deux exemples issus du plus excitant virage actuel : les séries télévisées Mad Men (saison 4) et Braking Bad (saison 3). L’une parie sur le développement d’un nid de personnages insondables dans une réalisation dans langueur éblouissante, l’autre se veut plus brute, addictive comme le furent les séries des années 2000, mais fonctionne en tel surrégime que sa vitesse semble être le vrai cancer des personnages. On aurait aussi aimé voir Treme de David Simon, qui à l’opposé de Braking Bad poursuit la veine documentaire et non narrative de The Wire. Qui dans le cinéma américain contemporain aurait pu croire qu’une inventivité et une certaine radicalisation surgiraient du côté de la télévision ?


Ariane Prunet


Fabien Reyre


Matthieu Santelli

On ne va pas se mentir, le cinéma est loin d’avoir la même vitalité qu’avant. Je n’ai donc retenu cette année que six films qui m’ont paru porter un vrai regard sur le monde et le cinéma. Il restera donc de 2010 : le retour rossellinien de Kiarostami à la fiction avec une réflexion touchante sur les faux-semblants, le couple et l’art, un Hong Sang-soo mineur mais qui confirme à mes yeux que ce dernier est le seul auteur majeur qui a éclos depuis dix ans, le superhéros d’une Amérique protectionniste et paranoïaque qui va encore plus loin dans la déglingue autodestructrice que dans le précédent volet, un blockbuster qui en jouant de son manque d’imagination et en appliquant le principe bunuelien du rêve dans le rêve parvient à dynamiter la narration hollywoodienne, Nicolas Cage qui retrouve un peu de contenance grâce à Herzog dans un polar qui ose la digression. Et en tête de ce classement, une grande surprise pour moi qui n’avais pas été convaincu par les derniers Pixar, le troisième Toy Story : un très beau film sur notre rapport à l’enfance, sur l’altérité et notre place dans le monde. Entre le classicisme hollywoodien et la métaphysique de la série B, c’est pour moi la première grande œuvre de cette décennie.


Benoît Smith

Avant toute chose, une petite pointe de regret personnel pour une année 2010 peu studieuse, où j’aurai par ma propre faute manqué quelques films qui avaient pourtant éveillé mon intérêt (le talent d’écriture de leurs chroniqueurs de Critikat n’y est pas pour rien) et auraient bien pu, avec plus ou moins de certitude, postuler pour le palmarès des propositions de cinéma les plus valables de ce début de décennie. Parmi eux :

Voici donc un « top 10 » aussi personnel qu’incomplet, forcément par défaut, fatalement un peu frustant, où ont dû batailler ferme le plaisir des découvertes, la satisfaction des confirmations et une certaine circonspection devant quelques films attendus et néanmoins célébrés çà et là. Plusieurs fois, dans ce dernier cas de figure, la recherche par le critique de l’expression sincère et sans affectation d’une vision du monde, des gens ou simplement de soi s’est heurtée à la raideur et à l’encombrement d’un dispositif (un Oncle Boonmee pourtant non dénué de beaux moments, auquel j’ai préféré un Copie conforme pourtant non exempt de ce défaut), voire à l’inconsistance d’une posture (le très surcoté Des hommes et des dieux).

De telle sorte que se sont dégagées cette année non seulement la lucidité sans fard, essentielle, d’un Hong Sang-soo sur lui-même et ses semblables, mais aussi l’honnêteté et la pertinence de films un peu plus industriels et qu’on aurait pu présupposer formatés (voir les invités aux 5e, 6e places et en mention spéciale du classement ci-après) – à ne pas confondre avec des produits industriels présupposés ambitieux, mais qui tendent à s’ébrouer dans le vide (Mr Nolan, if you read this...).

Et donc :

Mention spéciale : Halloween II, de Rob Zombie.
Exploité directement en DVD en France, et sans vouloir dénigrer le marché du direct-to-video, on ne peut s’empêcher d’en nourrir quelque regret. Prolongeant sa réponse à la fois respectueuse et toute personnelle au slasher primordial de John Carpenter, la façon qu’a le cinéaste métalleux de faire siennes les thématiques de celui-ci (adolescence réprimée, conformisme malade de l’Amérique, marche sidérante et inexorable du mal en incarnation des pulsions monstrueusement humaines) pour les porter à un niveau sidérant d’incandescence morbide eût mérité un meilleur accueil.


Anaïs Vincent

Annonces