Twin Peaks, saison 3 : épisodes 3 et 4

Devant l’incroyable – et encore, le mot est faible – premier quart d’heure de l’épisode 3 de cette nouvelle saison de Twin Peaks, le spectateur est invité à mesurer à quel point David Lynch est prêt à plonger profondément, avec le personnage de Dale Cooper comme éclaireur, dans les méandres de son propre univers. Les visions d’un autre monde ne se limitent plus seulement à la « loge noire » et son jeu de chausse-trappes (cela date d’il y a 25 ans), elles font maintenant sauter toutes les coutures du monde de Twin Peaks, à la fois au sein du récit et dans la forme qu’il revêt. Il suffit de repenser au surgissement de cette forme fantomatique écharpant deux personnages nus dans le premier épisode pour s’en convaincre.

Passé, présent

Ici, l’épisode 3 débute par l’arrivée de Dale Cooper dans une étrange pièce, où va s’opérer la rencontre avec une nouvelle vision – une femme sans yeux. Elle est aveugle comme l’est le spectateur face au retour de Twin Peaks, dont les premières heures ne ménagent pas beaucoup d’efforts pour l’aider à retrouver un univers familier. Comme ce jeune homme payé à surveiller un cube en verre vide dans le premier épisode, nous ne savons pas encore véritablement ce que nous regardons, ni ce que nous devrions voir. Dans la forme que prend cette séquence de la femme sans yeux, il y a pourtant un début de réponse. Il ne faut pas perdre de vue que Lynch fait souvent un usage dialectique de la grammaire cinématographique, comme une sorte de guide au sein de récits tortueux (rappelez-vous ce plan subjectif, au début de Mulholland Drive, qui s’enfonce dans un lit pour se perdre dans un coussin : c’est le moment du sommeil, donc du rêve). Ici, à l’aide d’un artifice de montage à rendre fou, David Lynch fait progresser la séquence par à-coups, faisant successivement avancer et reculer la diégèse en de brefs hiatus temporels. Cette nouvelle saison de Twin Peaks constitue, en elle-même, un hiatus (combler un trou de 25 ans sans pour le moment revenir dessus), l’obligeant à se tourner vers son passé (ses deux premières saisons) tout en continuant, de force, à avancer et devenir autre chose. L’artifice de montage rend finalement compte ici du positionnement insoutenable de l’ensemble de ces trois saisons – positionnement qui est, paradoxalement, le seul possible. Et cette saison 3 de Twin Peaks ne fait pour l’instant que sans cesse remettre en jeu le positionnement qu’elle a envers son double d’il y a 25 ans, et celui du spectateur envers ces deux jumelles pourtant si distinctes.

Comment opérer à la fois dans le passé et le présent ou, autrement dit, dans deux dimensions différentes, sont justement les questions qui se posent à Dale Cooper, point de jonction des 25 ans écoulés entre les deux saisons. L’interrogation reste ouverte, même si ces deux nouveaux épisodes laissent à penser qu’il faudra en passer par un remplacement ou une réunification de ses doubles afin de résoudre le problème. Car pour solder les comptes et tenter de remettre les pendules de la série à sa nouvelle heure, passé et présent se confrontent via la même logique : remplacement ou réunification. Dans le quatrième épisode, un très beau moment met Bobby, ancien petit ami voyou de Laura Palmer devenu ironiquement officier de police, face à une photographie de la jeune femme. Lynch opère la réunification de ce visage sorti du passé et figé dans un présent éternel avec celui d’un Bobby vieillissant par un double surgissement. Celui de l’émotion de Bobby, hiatus incontrôlable, mais également par le biais de l’apparition inattendue du thème musical de Laura Palmer (jusqu’ici, mis à part le générique de début, la bande originale de Twin Peaks brillait par son absence). L’émoi suscité par ce fantôme du passé se voit ainsi réajusté au présent, par l’intermédiaire de Bobby et, pour le spectateur, du retour de l’emblématique morceau composé par Angelo Badalamenti.

Remplacer, réunifier

Au même moment, les personnages qui l’entourent (le shérif Hawk, Lucy et Andy) sont, quant à eux, en voie de remplacement. Non pas qu’ils se trouvent totalement exclus de cet événement, mais ils font figure, malgré les années écoulées qui se lisent sur leurs visages, de personnages bloqués dans le passé (Lucy, par exemple, n’arrive pas à intégrer l’existence des téléphones portables). Car ils n’ont, pour ainsi dire, pas « changé » ; les séquences qu’ils occupent font toujours montre de la même candeur maladroite et burlesque. On pourrait postuler qu’en ce sens où ils nous sont restés familiers, ils viennent s’agglomérer naturellement à cette nouvelle saison, mais ce serait ne pas voir le processus qui est ici en marche. Progressivement, la drôlerie de leurs écarts naïfs d’il y a 25 ans est remplacée par une certaine gêne face à des personnages qui manquent perpétuellement leur inscription dans le présent. Ici, Lynch réactualise les contorsions qu’il fit subir dans les années 1990, par l’intermédiaire de ces personnages, au genre du soap opera. Aujourd’hui, le soap opera ne semble tout simplement plus possible, il sonne faux. L’arrivée du fils de Lucy et Andy, interprété par Michael Cera, en Marlon Brando de pacotille, vient cristalliser cette même idée. Deux images (Brando dans Un tramway nommé Désir / Cera dans Twin Peaks) se superposent, l’interstice qui les séparent permet de mesurer ce qui se joue entre eux, et de juger la façon dont Brando est finalement – et paradoxalement – bien plus inscrit dans le présent qu’un Michael Cera qui sonne tout à fait faux dans cet accoutrement. Cette dialectique du factice (souvent synonyme de fiction chez Lynch), érige ainsi cette nouvelle saison presque comme une inscription en faux par rapport aux origines de la série.

Les fictions de David Lynch se tissent en un réseau de signes où, on l’a déjà dit, certaines séquences ou trajectoires servent de révélateurs ou, tout du moins, de lucioles à suivre dans la nuit du récit. Le premier éclaireur étant Dale Cooper, il faut le suivre attentivement afin de trouver notre propre chemin dans ce réseau qui mêle passé et présent de la série. Une fois extirpé du monde parallèle de la « loge noire » (par le biais d’une prise électrique !), Cooper est pratiquement redevenu une page blanche. Il suit alors une sorte de parcours initiatique qui, d’une passe avec une prostituée, en circulant par un casino (lieu du factice par excellence) pour atterrir dans le foyer familial d’un de ses doubles, procède par étapes afin de remplir à nouveau cette enveloppe vide. Il s’agit simplement de réapprendre à dire « Bonjour » (belle trouvaille comique du « Hellooooooo ! » face à des machines à sous), à trouver sa maison, à s’habiller, à aimer le café. En résumé, Cooper, comme nous-mêmes, doit réapprendre à entrer en contact, à communiquer, à tisser des liens avec ce monde (et grâce à lui point à nouveau un peu de l’humour de la série originelle).

Réapprendre, chercher

Mais il y a quelqu’un d’autre qui cherche ici son chemin. David Lynch lui-même, en opérant son retour sous les traits de Gordon Cole, directeur du FBI resté célèbre pour sa surdité, se lance dans la traque de Dale Cooper. En d’autres mots, le cinéaste part littéralement à la recherche de son personnage, tout comme il se lance en quête de la ville de Twin Peaks, lieu étrangement très absent de ce début de saison 3. Ce n’est pourtant qu’un double cherchant à se faire passer pour son agent qu’il trouvera au fond de cette prison du Dakota du sud, lors d’une malaisante séquence d’interrogatoire. En scrutateur averti du faux, Cole/Lynch sent bien que quelque chose ne va pas – encore un hiatus – et confesse que la situation lui est incompréhensible. En d’autres termes, que sous les décombres laissés par 25 ans d’absence, il faudra bien plus que les retrouvailles avec un visage familier pour résoudre l’équation posée par le retour de Twin Peaks. Il faut alors bien savoir remplacer et réunir, mais il convient également d’apprendre à nouveau et de continuer à chercher. Tels sont les sésames qui permettront, malgré ce qui continue à être répété sur l’opacité des labyrinthes lynchiens, que l’on ne s’y retrouve jamais esseulés, mais toujours fermement tenus par la main.