Accueil > Panorama > Hors-champ > Woody Allen / Gordon Willis mardi 7 octobre 2008

Hors-champ Woody Allen / Gordon Willis

Woody Allen (à g.) et Gordon Willis (au c.) sur le tournage d’Annie Hall

Comment devenir un grand cinéaste en huit leçons, par Laurent Barès

Woody Allen / Gordon Willis

« Si l’élève ne dépasse pas le maître, c’est que le maître a failli. » La rencontre du grand directeur de la photographie Gordon Willis et de Woody Allen n’a pas été sans heurt. Mais elle restera comme l’une des plus prolifiques de l’histoire du cinéma américain de l’après-guerre et le modèle réussi d’un apprentissage mutuel.

La décision n’était pas facile à prendre. Gordon Willis a dû hésiter longtemps quand Woody Allen l’a sollicité pour travailler sur Annie Hall. Après tout, ce dernier n’avait réalisé que cinq films comiques dont le seul but était d’enfiler gags sur gags, sans véritables préoccupations cinématographiques. Humoriste émérite et prodigue, les collègues d’Allen ont pour nom Lenny Bruce, Jerry Lewis ou Bob Hope. Il devient un des intervenants plénipotentiaires du Johnny Carson’s Show, le samedi soir sur CBS, sillonne les États-Unis, des hôtels de Las Vegas aux clubs de Greenwich Village à New York et devient même l’ami de Groucho Marx, son idole. Mais Woody Allen a le virus de la cinéphilie car il a vu des centaines de films lorsqu’il était enfant. Adulte, il continue et, quand les salles d’art et essai de New York se sont ouvertes aux films européens, son goût s’est radicalisé. S’il garde la nostalgie des films d’aventures de Tyrone Power et des comédies musicales de Fred Astaire, il n’oubliera jamais sa première vision de Monika, d’Ingmar Bergman. Il venait de comprendre que le cinéma pouvait dépasser le stade du divertissement et exprimer, à l’égal de la littérature ou du théâtre, les sentiments humains les plus profonds et donc les plus complexes. Alors, fort du succès public de ses premiers films, il décida de remettre tout en jeu et de repartir à zéro.

Gordon Willis ne vivait pas cette frustration. Entre 1971 et 1976, année de sa rencontre avec Woody Allen, le célèbre chef opérateur a tourné avec Hal Ashby, Alan J. Pakula (trois fois), Francis Ford Coppola (deux fois), Robert Benton, Irvin Kershner et Stuart Rosenberg. Une filmographie qui rassemble la fine fleur du cinéma indépendant américain venant de rallier les grands studios. Le Parrain et Le Parrain II venaient de remporter l’oscar du meilleur film et l’ensemble de ses collaborations avaient généré 34 nominations dont 15 couronnées de la récompense suprême. Ce succès lui avait permis de gagner la réputation de plus grand chef opérateur du cinéma américain en activité. Son caractère entier et son intransigeance étaient devenus légendaires. Mais on savait qu’il rendait les films meilleurs et c’était largement suffisant pour passer outre ses sautes d’humeur. Et pourtant, à bien y regarder, Gordon Willis pouvait tisser quelque ressentiment à l’égard de ses pairs. Jamais il n’avait réussi à décrocher la moindre nomination aux oscars. Il se contentait de se réjouir du succès des autres, de ceux que son talent avait mis en lumière.

Woody Allen, dans un excès d’euphorie, avait envoyé un télégramme à Carlo Di Palma, le chef opérateur d’Antonioni, pour l’inviter à faire la lumière de Prends l’oseille et tire-toi mais il s’était heurté à un refus poli du maître italien. Il y a chez Allen, à la fois une forte envie d’apprendre le cinéma et, depuis peu, le sentiment d’être parvenu à une certaine maturité concernant l’écriture d’un scénario. Alors, pour qu’il accepte de collaborer avec lui, le jeune réalisateur dépose les armes aux pieds de Gordon Willis et se définit comme un simple apprenti désireux de progresser. Même s’il n’est son aîné que de quatre ans, Willis endosse sans hésiter ce rôle, sentant chez le réalisateur un véritable potentiel guidé par un amour sincère du cinéma. Les deux hommes ont aussi de nombreux points communs : ce sont de vrais New-Yorkais, tous deux d’origine modeste. Willis, l’enfant du Queens, est profondément attaché à sa ville comme Woody Allen, l’enfant de Brooklyn, le quartier voisin. Au moment des repérages d’Annie Hall, les deux hommes se découvrent des terrains de jeu communs, comme ces cinémas qu’ils fréquentaient.

Mû par d’excellents dialogues et une interprétation hors pair, Annie Hall est un succès qui dépasse toutes les espérances de Woody Allen. Son réalisme décontracté devient une référence incontournable, tout comme le choix d’un récit déstructuré ou de voir les personnages s’adresser directement au spectateur, via la caméra. Les plans s’allongent, les comédiens n’hésitent plus à jouer avec le hors-champ, les zones d’ombre ou le flou. Voilà qui offre de nouveaux territoires de jeu et la possibilité de rythmer différemment les séquences. Les premières leçons de Gordon Willis ont porté. Et comme l’élève est brillant, il a tout de suite intégré ces nouveautés stylistiques pour enrichir sa mise en scène. Parlant de son opérateur, il déclare : « Gordon était tellement doué. Il me disait : “Écoute, ce n’est pas grave si là-bas c’est sombre et si on n’y voit rien. Les spectateurs trouveront ça drôle quand même.” J’ai tenté le coup, je lui ai fait confiance, parce que j’avais déjà fait quatre films. C’est comme ça, tout d’un coup que j’ai pris conscience que le personnage qui parle n’est pas obligé d’être dans le champ. Somme toute, ma collaboration avec Gordon marque le début de ma maturité de cinéaste. » Annie Hall est un grand succès au box-office et permet à son auteur d’apprivoiser une nouvelle frange de spectateurs urbains et intellectuels qui le suivent encore aujourd’hui. Mais la malédiction des oscars va frapper à nouveau pour Gordon Willis. Nommé cinq fois, Annie Hall en remporte quelques prestigieux (meilleurs film, réalisateur et actrice). Si Woody Allen est battu par Richard Dreyfuss dans la catégorie meilleur acteur, Gordon Willis n’a même pas eu droit à une nomination.

Profitant du blanc-seing d’United Artists et d’Arthur Krim, son président, Allen se lance dans un projet qui lui tient à cœur depuis longtemps. Avec Intérieurs, il abandonne Brooklyn pour s’aventurer sur les terres de Tchekhov et de Bergman. Il tourne le dos à la comédie et se lance dans un film où, pour la première fois, il n’apparaîtra pas. Visiblement, Woody Allen a pris tout le monde à contre-pied et peut-être s’est-il un peu précipité. Loin de ses repères, il peine à expliquer ce qu’il veut à l’équipe. Si les comédiens chevronnés s’en tirent formidablement, les plus jeunes ont plus de mal. Bien qu’on ressente quelques flottements au milieu du film, celui-ci est une réussite sur le plan formel. Mais les doutes du metteur en scène et son inexpérience ont pu exaspérer Gordon Willis, au risque parfois de créer quelques antagonismes et de véritables désaccords. Woody Allen saura tirer toutes les leçons de cette expérience : il vient de comprendre que son apprentissage n’est pas fini et accepte de reprendre le collier de la comédie.

Pourtant, toutes ces interrogations vont être balayées par l’incroyable réussite de Manhattan. La mise en scène radicalise tout ce qu’Annie Hall avait laissé entrevoir. Au-delà du scénario et de l’interprétation, la mise en image a impressionné tous les spectateurs de l’époque. Associer le format scope au noir et blanc, pour un film intimiste, était une idée révolutionnaire. La déambulation des personnages dans le cadre, les mouvements de caméra désynchronisés par rapport à leurs déplacements, le partage de l’ombre et de la lumière, les avant-plans silhouettés et surtout, l’incroyable et monumentale présence de New-York apportaient la preuve que Woody Allen était en train de construire une œuvre qui allait compter dans le cinéma. Qui oubliera la séquence d’ouverture aux accents de Gershwin sur laquelle il annone quelques inepties littéraires qui, finalement, seront emportées par la puissance suggestive des images ? Le film est un succès commercial planétaire et son réalisateur est désormais éminent. Il a même eu droit à rencontrer son maître, Ingmar Bergman, le temps d’un dîner organisé par Liv Ullmann. Mais aussi incroyable que cela puisse paraître, alors qu’il s’est attiré les louanges de tous ses collègues européens, l’Academy continue d’ignorer Gordon Willis. La statuette est ironiquement attribuée à Vittorio Storaro pour Apocalypse Now sur lequel Willis était initialement prévu.

Profitant de la longue post-production de Manhattan, le célèbre chef opérateur réalise son premier film : Windows, en sorte d’hommage à Woody Allen puisqu’il s’agissait du titre initialement choisi pour Intérieurs. Sorti en janvier 1980, le film sera un échec insondable tant commercial que critique. Willis ne réalisera plus aucun film et se consacrera exclusivement à sa carrière d’opérateur. De son côté, Woody Allen, renforcé par ses succès, commence le tournage de Stardust Memories, un hommage au Huit et demi de Federico Fellini dans lequel il décrit les affres d’un réalisateur partagé entre plusieurs femmes. Le scénario s’est libéré de la vraisemblance : oscillant entre l’onirisme des fantasmes amoureux et la trivialité du monde du cinéma, le film est d’une virtuosité fascinante. Sa complicité avec Willis atteint des sommets. Il faut voir le travelling arrière accueillant Marie-Christine Barrault ou celui, tout en subjectif, relatant l’arrivée du héros au festival de films organisé en son honneur. Leur mise en scène est admirable, presque chorégraphique. Jamais les actrices n’ont été aussi magnifiées par la lumière et les cadrages. Mais la perfection effraie toujours un peu Woody Allen qui y voit une sorte de sclérose. Jamais à court d’imagination pour explorer de nouveaux territoires, le réalisateur va se lancer dans la réalisation de Zelig, faux documentaire mêlant images d’archives et reconstitution à l’identique. Gordon Willis va s’investir comme jamais dans ce projet en se documentant sur les techniques de prises de vue dans les années 1930 et en trouvant du matériel d’époque pour tourner le film. Il passe des heures au laboratoire et pour obtenir la texture si particulière des films anciens, n’hésite pas à piétiner le négatif créant ainsi rayures et altérations. Le résultat est si probant que certains spectateurs ont du mal à démêler le vrai du faux. Le film remporte un certain succès et Gordon Willis sera enfin nominé aux oscars. Il sera battu par Sven Nykvist pour Fanny et Alexandre, opérateur attitré de Bergman depuis 1963, notamment sur Cris et chuchotements qui a inspiré Intérieurs.

Bricolé pendant la post-production, Comédie érotique d’une nuit d’été, n’apporte pas grand-chose à la gloire des deux hommes. Si la photographie est irréprochable – les nuits américaines sont par exemple magnifiques – le scénario souffre de manque de profondeur et les situations semblent un peu empruntées. La collaboration entre Woody Allen et Mia Farrow se confirme (elle se poursuivra dès le film suivant, Broadway Danny Rose), ouvrant la voie à une nouvelle décennie de films à laquelle Gordon Willis participera de moins en moins. Leur dernière œuvre en commun sera finalement La Rose pourpre du Caire, reconstitution historique soignée, nourrie des souvenirs communs du cinéaste et de son opérateur.

Ensuite, leurs agendas respectifs mettent à mal leur collaboration. Engagé sur le film de Richard Benjamin (Money Pit) – produit par Spielberg – Gordon Willis ne sera pas de Hannah et ses sœurs. Woody Allen n’attend pas, et engage Carlo Di Palma – alors qu’il l’avait éconduit seize ans plus tôt. Celui deviendra son chef opérateur attitré jusqu’en 1997 et pour onze films. Il ne laissera sa place à Sven Nykvist que le temps d’une opération chirurgicale à l’estomac. Le réalisateur déclarait à son propos : « Face à Gordon, j’étais un éternel apprenti. Aussi ai-je alors eu la vague impression de partir de chez mes parents, d’être devenu adulte, et capable de m’en aller faire mes propres trucs. Avec Carlo, je savais exactement ce que je voulais – en l’occurrence, faire des films avec un cachet un peu européen. Carlo était l’homme qu’il me fallait. » Hannah et ses sœurs marque le retour de Woody Allen au sommet du box-office : il remporte notamment trois oscars sur sept nominations. De son côté, Gordon Willis retrouve Alan J. Pakula et Francis Ford Coppola. Il fera notamment l’objet d’une nouvelle nomination pour Le Parrain III, sans succès. Revenant sur Manhattan, il déclarera par la suite : « Il y a le plan célèbre du pont, où Diane et Woody sont assis et discutent, tandis que le soleil se lève. Ce plan a été tourné à 5 heures du matin. Le pont possède deux rampes de lumière, que la ville programme automatiquement. À l’aube, les lumières du pont s’éteignent. Comme nous le savions, nous nous étions mis d’accord avec la ville pour que les lumières restent allumées, jusqu’à ce qu’on ait le plan. Et puis quand le soleil s’est levé, ils ont éteint une des rampes… Ce plan est superbe mais il manquera une des deux rampes pour l’éternité. » On vous l’a dit : Gordon Willis a un caractère impossible. La légende du cinéma ne lui suffit pas, il préfère l’éternité.

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