Accueil > Panorama > Rétrospective > Uri Zohar – Trois regards mardi 25 octobre 2016

Rétrospective Uri Zohar – Trois regards

Nouvelle sensibilité, par François Giraud

Uri Zohar – Trois regards

Il faut saluer l’initiative du distributeur Malavida de mettre à l’honneur dans les salles Uri Zohar, cinéaste israélien phare des années 1960 et 1970, depuis tombé dans l’oubli en France. La redécouverte d’Uri Zohar est également le fait d’Ariel Schweitzer, spécialiste de l’histoire du cinéma israélien, qui participa activement à la rétrospective du réalisateur à la Cinémathèque française en 2012. Quatre ans plus tard, trois films ressortent en salles : Trois jours et un enfant (1967), qui remporta le prix d’interprétation masculine à Cannes, et deux œuvres des années 1970 considérées comme faisant partie de la « trilogie de la plage », Les Voyeurs (1972) et Les Yeux plus gros que le ventre (1974). Uri Zohar propose un cinéma moderne qui peut paraître familier pour le public européen, en raison de son lien de parenté avec la Nouvelle Vague française, et qui en même temps se révèle très ancré dans l’urbanité et le quotidien de Jérusalem et de Tel Aviv. Il sait à merveille mettre en scène les relations d’attraction et de répulsion entre les hommes et les femmes et capter les petits gestes de la vie quotidienne. Ses films cernent aussi les troubles existentiels et l’absence de repères idéologiques de la jeune société israélienne. Le mal-être grandissant du réalisateur, qui arrête soudainement sa carrière d’auteur pour embrasser la religion à la fin des années 1970, remet en perspective ces trois longs métrages, peuplés de personnages qui éprouvent toutes les difficultés à réaliser leurs projets, à bâtir leur vie de couple, et à maîtriser leur destin en adultes responsables. En employant un ton souvent burlesque, Uri Zohar dépeint une société patriarcale dans laquelle les femmes peinent à s’émanciper du regard des hommes.

L’artiste iconoclaste devenu rabbin

Le parcours d’Uri Zohar est pour le moins étonnant. Chef de fil de la « Nouvelle Sensibilité » (la nouvelle vague israélienne telle que la critique de l’époque l’a dénommée), il travaille d’abord comme acteur de théâtre et de cabaret, avant de percer dans des productions cinématographiques marquées par les idéologies nationalistes et les valeurs sionistes-socialistes qui dominent le cinéma de l’époque. Il jette un pavé dans la mare avec son premier film, Un trou dans la lune (1964) qui, grâce à ses formes non-conventionnelles et sa liberté de ton, marque l’avènement du cinéma moderne israélien. Seize ans et onze long-métrages plus tard (sans compter une flopée de courts-métrages et de films pour la télévision), Uri Zohar rompt brusquement avec l’industrie audiovisuelle et devient rabbin ultra-orthodoxe. Cette reconversion inattendue aura sans doute contribué à mettre dans l’ombre l’œuvre de ce cinéaste pourtant si inventif et audacieux. Pour Ariel Schweitzer, ce passage (en apparence) brutal de la bohème à la religion est en germe dans la « trilogie de la plage » qui brosse le portrait d’une génération de quarantenaires déresponsabilisés à la recherche de leur identité. Au détour de la fiction, Uri Zohar met en scène ses doutes, ses défauts et son impuissance à se prendre en main, non sans autodérision. Le cinéaste interprète deux des rôles principaux dans Les Voyeurs, filmé sur une plage de Tel Aviv, et Les Yeux plus gros que le ventre, dans lequel le cinéaste dirige la même troupe de comédiens.

Modernisme dans la tradition de la Nouvelle Vague

Ce mal-être générationnel est déjà perceptible dans Trois jours et un enfant, adaptée d’une nouvelle d’A.B. Yehoshua. Esthétiquement, ce film en noir et blanc évoque le Nouveau Roman et les films d’Alain Resnais. Le modernisme de la mise en scène ressort nettement, entre ces plans rapprochés sur le couple, au début du film, qui évoquent Une femme mariée de Godard, et ces jeux de focale qui créent des décalages malaisés entre le premier et le second plan, attisant les rapports conflictuels entre le personnage principal, sorte d’anti-héros torturé et sardonique, et les autres protagonistes. La trame du scénario est racontée en voix-off dès le début du film dans un jeu de distanciation ironique : « On m’avait confié le fils de trois ans d’une femme que j’aime pour la fin des grandes vacances. Au début, j’ai pensé au bien de l’enfant et puis j’ai voulu le tuer. Mais… je ne sais plus très bien ce qui m’en empêché parce que le lieu et l’heure s’y prêtaient. » Filmé à Jérusalem, le film capte toute la lumière de cette ville méditerranéenne très urbanisée, en bordure de paysages arides. Le film ne manque ni d’humour ni de piquant, créant des situations à la fois désopilantes et tendues qui témoignent du déchirement intérieur du personnage dont les élans d’affection peinent à refréner la volonté de blesser autrui. Le souvenir traumatisant de son histoire d’amour avec la mère de l’enfant remonte progressivement sous forme de flashbacks fragmentés et évocateurs, où le cinéaste manipule le temps et la mémoire en s’inspirant peut-être trop largement de Resnais. Les effets de montage et l’approche quasi photographique de la mise en scène, même s’ils ne manquent ni d’intérêt ni de charme, sont très visibles et bien marqués par leur époque. Dans la « trilogie de la plage », Uri Zohar épure son style et efface les effets pour ne chercher qu’à faire vivre ses personnages dans l’instant du moment filmé.

Un cinéma incarné et plein de vitalité

Les deux autres films de la rétrospective sont donc moins dialectiques, moins ouvertement modernistes, plus fluides dans leur mise en scène, agrémentés de chansons qui accentuent leur tonalité populaire. Les points de vue et les regards circulent avec un naturel étonnant. Uri Zohar croque des personnages d’adultes toujours gamins qui s’empêtrent dans leurs mensonges et leurs infidélités et s’avèrent incapables de prendre leur vie en main. Il décrit de manière intransigeante une masculinité en crise, dont les femmes et les enfants sont les premières victimes. Uri Zohar dynamite toute forme de discours moralisateur par un humour burlesque, une légèreté de ton et un style plus ou moins improvisé. Charismatique, bourré d’énergie, le réalisateur-acteur incarne des personnages hauts en couleur, machistes et attachants, menteurs et sympathiques. Il se met en scène dans des situations souvent triviales, par exemple dans Les Voyeurs, lorsqu’il asperge d’eau le dos d’une jeune femme en tenant le tuyau d’arrosage comme s’il s’agissait de son sexe. Dans Les Yeux plus gros que le ventre, il interprète le rôle de l’entraîneur d’une équipe de basketball, qui court d’une femme à l’autre au risque de détruire son couple. À la fois drôle et désespéré, l’acteur fait de son corps le moteur de ce film au noir et blanc sensuel. En passant devant la caméra, il fait de sa présence physique un atout qui le pousse à limiter les effets de mise en scène et de montage pour n’aller qu’à l’essentiel.

Il ne reste plus qu’à souhaiter que Malavida ressorte les autres longs métrages de ce cinéaste si attachant.

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