Accueil > Actualité ciné > Critique > Le Ruisseau, le pré vert et le doux visage mardi 20 décembre 2016

Critique Le Ruisseau, le pré vert et le doux visage

© Pyramide Distribution

Désir, désir, par Clément Graminiès

Le Ruisseau, le pré vert et le doux visage

Al Ma’ wal Khodra wal Wajh al Hassan

réalisé par Yousry Nasrallah

La dernière fois que nous avions pris des nouvelles de Yousry Nasrallah, c’était dans le cadre d’une interview réalisée en mars 2013 à l’occasion de la sortie DVD de son dernier film, Après la bataille. À cette époque, le réalisateur égyptien semblait très affecté par la tournure prise par la révolution égyptienne, à peine plus d’un an après la chute du régime dictatorial. Son désir de cinéma semblait éteint, comme si la réalité de l’échec de l’après-Moubarak avait brutalement anéanti le pouvoir utopiste de la fiction. Autant dire que le retour derrière la caméra de l’auteur de La Porte du soleil est une excellente nouvelle, qui plus est par le biais d’une fiction qui emprunte volontairement aux codes du soap, couleurs chatoyantes et personnages archétypaux à la clé, et où la question de l’exercice politique est toute entière portée par l’insatiable gourmandise des personnages. Expérience cathartique pour un peuple marqué par les désillusions, antidote à la morosité ambiante, Le Ruisseau, le pré vert et le doux visage n’est pas pour autant déconnecté des réalités sociales et politiques de son pays : le réalisateur prend ici le parti-pris de tendre un miroir déformant à ses compatriotes, exaltant leur appétit sensuel et leur désir de résistance. Tout entier articulé autour d’un mariage populaire organisé dans la campagne égyptienne, le film devient le petit théâtre des rapports de force et de séduction entre les personnages, empruntant volontiers aux codes du musical bollywoodien, rappelant que Yousry Nasrallah reste plus que jamais le digne héritier de Youssef Chahine.

Des coulisses à la scène

Il serait difficile de résumer en quelques lignes tous les fils narratifs que le film tisse en un peu moins de deux heures. La profusion de personnages et la grande diversité des liens qui les rassemblent au sein de ce mariage populaire pourraient effrayer plus d’un spectateur, tout comme le parti-pris du réalisateur de jouer avec les archétypes et autres figures de contes (les braves face au machiavélisme de la vilaine sorcière) éloigne la proposition de Yousry Nasrallah de ce réalisme social et documentaire qui caractérise tant le cinéma nord-africain post-révolutionnaire. Pourtant, on est stupéfait par l’étonnante fluidité dont le film fait preuve tout son long, comme libéré d’une obligation de sérieux que d’autres réalisateurs s’imposeraient pour parler de l’Égypte des années 2010. Au-delà de la limpidité des enjeux dramatiques (une sombre affaire de restaurant qu’une famille refuse de vendre à un capitaliste cupide), c’est l’emphase généreuse avec laquelle le réalisateur s’intéresse aux petites histoires de ses personnages qui insuffle une dynamique d’ensemble cohérente et homogène. Avec une belle dextérité, Nasrallah découpe l’espace protéiforme où se déroule le mariage en autant de mini-scènes où les hommes et les femmes s’offrent au regard des autres avant de disparaître à leur tour dans les coulisses où règne une profusion euphorique. S’il est bien évidemment beaucoup questions de nourriture (le repas de noces que l’on prépare, le restaurant dont on veut préserver la mémoire), la libido des personnages constitue la matière la plus riche du film, devenant même son moteur au gré des tentatives de séduction qui opèrent entre chacun, au-delà des obligations sociales. Loin du conservatisme religieux et en féministe éclairé qu’il est (il faut revoir Femmes du Caire pour s’en convaincre définitivement), Yousry Nasrallah réserve même au sexe féminin le pouvoir de la décision : celui d’accepter les avances discrètes d’un amoureux transi ou bien de convaincre un coureur de jupons de se fixer une bonne fois pour toutes.

Avec le peuple

Mais n’allons pas croire que pour conjurer le mauvais sort, le réalisateur d’Après la bataille a cédé aux sirènes d’un optimisme béat quand d’autres cinéastes égyptiens montrent une société divisée au bord de l’implosion (voir le puissant Clash de Mohamed Diab). Si l’aspect bucolique de la mise en scène est rarement remis en cause (couleurs saturées, plans baignés de lumière), Le Ruisseau, le pré vert et le doux visage offre quelques contrepoints d’une dureté inattendue qui contrastent sévèrement avec l’humanisme serein et bienveillant de l’ensemble : un règlement de compte qui se solde par un insoutenable lynchage, des révélations sur la corruption de la classe dirigeante, etc. Si la frontière qui distingue les personnages positifs des négatifs semble bien tracée depuis le début, ne faisant pas nécessairement de l’ambiguïté une composante intrinsèque du film, la scène finale totalement surréaliste a en tous cas le mérite d’interroger : attaqué par des hordes d’abeilles libérées après qu’il a acculé les responsables d’un scandale financier, le peuple cherche à fuir et trouve refuge en se jetant dans une rivière. C’est bien dans cet étrange compromis où toutes les interprétations sont possibles que réside toute la beauté du film : si cette scène permet aux désirs tus de chaque personnage de trouver une certaine forme d’accomplissement, la chute du groupe dans l’eau de la rivière figure sous la forme d’une allégorie aussi joyeuse que désespérée l’impasse physique dans laquelle se trouve aujourd’hui la société égyptienne. Tout comme, d’une autre manière, on pourrait y voir la sacralisation du désordre, seul capable de ne pas totalement trahir les idéaux révolutionnaires. Yousry Nasrallah n’a en tous cas rien perdu de sa malice.

Annonces