Accueil > Actualité ciné > Critique > Two Years at Sea mardi 3 février 2015

Critique Two Years at Sea

Un souverain en son royaume, par Arnaud Hée

Two Years at Sea

réalisé par Ben Rivers

Où était passé Two Years at Sea depuis que nous l’avions découvert avec enthousiasme à la Mostra de Venise en 2011 ? On avait recroisé sa route en France à Cinéma du Réel en mars 2012, puis sa distribution en salles était évoquée, mais toujours retardée, le tout scandé par quelques projections ici et là. La voici donc cette sortie, qui permet d’élargir l’audience d’un cinéaste omniprésent dans le circuit des festivals plus ou moins « pointus », mais n’ayant jamais fait l’objet d’une exploitation commerciale. C’est évidemment un bon signal, même si l’on se doute bien qu’elle ne se fera pas forcément à grand bruit.

Hypothèse poétique

On pourrait caractériser Ben Rivers comme un inventeur de mondes, de songes issus du réel. C’est ce que dessinait son film précédent, le moyen métrage Slow Action (2010), dans lequel nous partions à la rencontre d’étranges civilisations perdues – complètement imaginaires – avec des images secondées par un commentaire ethnographique aussi précis que fictif. On peut situer le Britannique dans une incertaine frange à la lisière de l’art contemporain (son travail est aussi diffusé dans des galeries) et de la matérialité même du cinéma (ce qui le rapprocherait de « l’expérimental ») en raison d’un rapport fétichiste à la pellicule. Il s’agit ici d’un 16mm (ensuite gonflé en 35mm) imprimé par une vieille Bolex, dans un noir et blanc plein d’aspérités et d’accidents lumineux – cette pellicule est largement périmée –, le tout projeté dans un format Scope qui fait la part belle à l’espace.

Le réel de Ben Rivers, c’est cette matérialité de la bobine, c’est aussi celle des lieux où il situe ses films ; c’est également la grande carcasse de Jake, un ermite, cheveux et barbe hirsutes, affairé dans le complet isolement du bric-à-brac où il vit. Mais il s’agit aussi d’un royaume : caravane, cabane, maison, et le vide environnant – bois touffus et landes désolées. Le souverain est débonnaire, il s’active par des actes et des gestes qui ont pour fonction de faire et refaire ce cosmos Si l’on pense évidemment à Walden ou la vie dans les bois de Thoreau, Jake peut tout autant faire figure de cinéaste sans caméra, metteur en scène de son propre monde, reformulant le réel ; si bien qu’il est tentant d’y voir le portrait en creux d’un créateur solitaire, un double de Ben Rivers.

Du topos à l’utopie

Le film suit aussi un cheminement du topos à l’utopie, ce que travaille toujours Ben Rivers, en solo ou avec son compère Ben Russell avec qui il a co-réalisé le court The Creation As We Saw It (2012) et A Spell to Ward Off the Darkness (2013), un long métrage – bien moins convaincant – dont la sortie est prévue le 18 mars prochain. On pourrait caractériser Two Years at Sea comme une rêverie – certains éléments, notamment l’envol d’une caravane, y renvoient très directement. Il est un autre roi que Jake ici : l’imaginaire. Ben Rivers joue notamment sur une incertitude géographique qu’amorce le plan d’ouverture ; la caméra se met dans les pas de notre Robinson qui avance dans la neige : nous voici transportés dans quelque grand espace nord-américain. Un timbre furtivement aperçu, le volant d’une auto calé à droite, les landes austères nous mettront sur une autre voie, britannique – il s’agit de l’Écosse.

Ben Rivers ne taille pas dans le temps, il l’épouse. L’étirement des plans marque cette volonté de coïncider avec la matérialité de l’écoulement temporel, ce qui donne toute sa cohérence au fait de filmer en pellicule (la fin de la bobine décide autant du montage que la traditionnelle coupe). Ce matériau est à la fois sensible et rugueux : des rayures, du grain, des incandescences. Difficile d’imaginer plus beau dialogue entre ce matériau hésitant et la présence au monde de Jake, et peut-être la nôtre. Au bout de ce chemin en compagnie de notre souverain, il nous reste à rêver éventuellement avec lui : la lueur d’un feu éclaire le visage du personnage, ses paupières s’affaissent, le regard faiblit, tout comme la lumière précaire diffusée par le tapis de braise dans l’âtre. Le fondu au noir finit par émerger de lui-même. La caméra tourne encore dans l’obscurité devenue totale, elle veille encore, un peu.

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