John Carroll Lynch
    • Entretien effectué en anglais le 4 décembre 2017 à Paris

    John Carroll Lynch

    Après avoir joué dans près de quarante longs métrages et de nombreuses séries télévisées, John Carroll Lynch s’essaie à la réalisation avec un projet risqué et ambitieux. Tourné en dix-huit jours, Lucky met en scène Harry Dean Stanton dans son dernier grand rôle au cinéma. Le réalisateur revient sur son expérience avec ce monstre sacré du cinéma américain et sur sa volonté de pousser le spectateur à la réflexion.

    Le scénario de Lucky a été écrit par Drago Sumonja et Logan Sparks. Dans un premier temps ils vous ont proposé de jouer dans le film, puis quelques mois plus tard de le réaliser. Il s’agit de votre premier long métrage, pourquoi avoir accepté ce projet en particulier ?

    J’ai voulu faire ce film pour de nombreuses raisons. Premièrement le sujet m’a tout de suite interpellé. Avoir tous les jours en tête ma mortalité, le fait de l‘accepter est très important pour que je sois heureux. Deuxièmement, je voulais saisir l’opportunité de travailler avec Harry. Il était dans une position unique pour raconter cette histoire et parler de ce sujet. C’est un acteur que j’ai admiré toute ma vie d’adulte, probablement même plus longtemps que ça.  Cela aurait donc été très difficile de dire non à une telle chance même si je n’avais pas aimé le scénario à ce point. Lorsque l’on m’a demandé de jouer dans le film au départ, il s’agissait d’un tournage de quatre jours, j’ai donc facilement accepté. Mais lorsqu’ils m’ont demandé de le réaliser, nous sommes passés d’un engagement de quatre jours, à un engagement de minimum deux ans. On ne prend pas une telle décision à la légère, particulièrement au regard du budget que nous avions. Je décrirais mon salaire comme pro bono. La plupart des gens qui ont participé au film d’une manière ou d’une autre ont accepté de soit baisser leurs salaires, soit carrément ne pas être payés. Mais je suis très content d’avoir accepté parce que j’ai été très ému par le scénario, et Harry a été incroyable. Un homme de 90 ans qui a l’énergie, la capacité émotionnelle et la force physique de porter un film. Je ne peux pas imaginer quelqu’un d’autre capable de faire ça.

    Avez-vous changé des éléments du scénario une fois que vous avez accepté le projet ?

    Lorsque j’ai accepté de réaliser le film, j’ai eu une longue conversation avec les scénaristes. Nous avons ensuite travaillé durant plusieurs semaines, j’ai posé de nombreuses questions sur la portée de certains dialogues. Je leur ai demandé de rajouter des séquences ou d’en déplacer, et j’ai pu également étoffer certaines choses. Par exemple, la séquence où l’on découvre le personnage de Lucky comportait des éléments de description physique, mais cela ne me suffisait pas. J’avais besoin de savoir pourquoi il portait les mêmes vêtements tous les jours, et je pense que c’est quelque chose que l’on a besoin de savoir en tant que spectateur. Nous avons alors ajouté ce plan du placard de Lucky avec toutes ses chemises identiques. Le scénario a alors commencé à changer petit à petit. Et lorsque nous avons accueilli d’autres personnes dans notre petit groupe, il a encore changé. C’est à ça que sert la pré-production, et cela m’a donné aussi l’opportunité de faire dans ma tête le film autant de fois que je pouvais avant de le réaliser pour de bon. C’est un procédé organique, le scénario a changé car il devait changer pour devenir réalisable. Des dialogues ont été ajoutés, des scènes déplacées. Et puis lorsque nous avons commencé à monter, des dialogues ont été retirés, des scènes ont changé (rires). Mais c’est tout ce qui fait un film.

    Harry Dean Stanton disait toujours qu’il n’interprétait pas de rôle, mais qu’il jouait son propre personnage. Comment travaille-t-on avec quelqu’un comme ça, comment l’avez-vous dirigé ?

    Il a travaillé pendant soixante ans, et je pense que cette affirmation de sa part était une manière de se protéger des réalisateurs à qui il ne faisait pas confiance. C’était également un outil lorsqu’une scène ne lui convenait pas. Il pouvait se contenter de dire que cela ne sonnait pas juste, et il ne le faisait pas. Vous deviez donc le mériter, le conquérir. Et je respecte ça en tant qu’acteur. Mais je pense que c’était des conneries tout ça (rires).  Je ne lui ai jamais dit comme ça directement parce que ce n’était pas nécessaire. Mais regardez son travail, s’il avait vraiment toujours joué Harry Dean Stanton, pourquoi est-il si différent dans Big Love, Repo Man, Paris, Texas ou dans Lucky ? Il jouait et il était incroyable.

    Vous avez, au-delà du rôle-titre, un casting prestigieux. Comment avez-vous travaillé avec David Lynch notamment ? S’est-il comporté comme un acteur durant le tournage ou est-ce qu’il a été difficile de diriger un tel artiste ?

    Il était à 100% un acteur sur le tournage. Il n’a jamais demandé pourquoi nous filmions dans telle ou telle direction, il ne m’a jamais dit « as-tu pensé à ça ? ». Il arrivait sur le plateau, il jouait, puis sortait fumer des cigarettes et plaisanter avec Harry. Je crois qu’il s’est comporté comme l’acteur qu’il aurait voulu diriger. Quand il a eu l’occasion de donner son avis il ne l’a jamais saisie, il a résisté (rires). Logan Sparks m’a parlé d’un moment où il discutait avec Harry d’une séquence pour l’étayer, et David a réajusté les dialogues pour les rendre plus viables. Je ne l’ai jamais su parce que j’étais sur le plateau en train de travailler. Et la meilleure partie de cette histoire pour moi, c’est qu’il les a réarrangés de la manière dont j’aurais voulu le faire. Cela les a rendu plus personnels. Vous ne pouvez pas jouer ce qui est simplement écrit, vous devez jouer avec ce que vous avez à l’intérieur. C’est de cette manière que j’ai appris le jeu d’acteur, et c’est comme ça que je l’enseigne. C’est un art. Eric Clapton ne se dit pas : « j’ai besoin d’un sol maintenant ». Il ressent la musique et joue !  Être acteur c’est exactement pareil.

    Lucky est très âgé et il réalise qu’il ne lui reste probablement que quelques mois ou semaines à vivre. Mais lorsque l’on sort de la projection, on en retient pourtant un film sur la vie et non sur la mort. Sans doute parce que vous ne mettez pas en scène un personnage mourant, mais qui finalement se pose les mêmes questions que n’importe qui.

    Oui, absolument. Il n’y a rien qui cloche plus chez Lucky que chez moi. Je suis mortel tout comme lui. L’âge très avancé du personnage crée une immédiateté de la peur de mourir qui est d’autant plus dure à gérer. Mais c’est une vérité tout autant pour moi que pour lui. Lucky vit en périphérie de la ville, et pour moi il vit également en périphérie du concept de mortalité.  Sauf que nous finissons tous au même endroit. Et plus tôt nous l’acceptons, plus le fait de dire « je t’aime » a de la valeur, et plus nous prenons de plaisir dans le moment présent. C’est exactement pareil pour le fait que je sois à Paris aujourd’hui. Je ne reviendrai peut-être jamais, alors je dois en profiter. Parce que nous ne vivons qu’une seule fois. Peu importe en quoi nous croyons, comment nous l’imaginons dans nos têtes et dans nos cœurs. C’est ce que j’ai aimé dans le scénario dès la première fois où je l’ai lu. Il parle de la vie, et non de la mort.

    Justement j’aimerais revenir sur les allusions à la religion qui parcourent le film. Dans une scène très puissante, Lucky semble affirmer que nous disparaissons tous dans le néant et que rien ne nous attend après le dernier acte. Mais lorsque vous nous montrez à la fin du film ce que cache le lieu mystérieux devant lequel il s’attarde plusieurs fois, vous faites clairement allusion au jardin d’Eden. Ce lieu semble être le symbole de l’apaisement de Lucky envers une croyance qu’il réfute. Pouvez-vous nous en parler ?

    Une des choses que j’aime aussi à propos du scenario, une des choses que je voulais pour ce film, c’est de laisser les spectateurs libres de décider de cela par eux-mêmes. Il doit y avoir une résonance émotionnelle, une logique émotionnelle. Mais elles ne doivent pas forcément avoir un sens. Le sens est surfait (rires). Plus sérieusement, les allusions dont vous parlez qui sont disséminées dans le film ont un réel sens et sont intentionnellement allégoriques. Il y a des symboles judéo-chrétiens, mais le film ne l’est pas. De même, la première fois où Lucky ouvre la porte de chez lui, il y a une lumière très vive et puissante, c’est vrai. Mais cela pourrait aussi bien être parce qu’il y a beaucoup de lumière dehors car il vit dans le désert et que l’intérieur de la maison est très sombre. Cela pourrait être une interprétation simple de cette scène. Cela pourrait être vu comme une entrée au paradis, mais on pourrait aussi penser qu’il est déjà mort au moment où le film commence. Mais finalement, l’important est juste que les gens se posent la question. Lucky n’est pas un film qui vous quitte dès que vous mettez le contact de votre voiture pour rentrer chez vous. Il restera avec vous. J’ai vu des films de divertissement ces derniers mois. Je les ai apprécié et ils étaient assez bons de manière générale. Mais je les ai oublié aussitôt sorti du cinéma car ils n’ont pas de but au-delà de nous divertir. Alors que les films qui sont plus qu’une simple aventure de montagnes russes, ils restent en nous. Lucky essaie de dire quelque chose et j’espère que les gens vont apprécier cela.

    Dans la dernière scène, Lucky observe un cactus géant en bien mauvais état à l’exception de quelques nouvelles fleurs au bout d’une branche, puis il arbore un large sourire avec un regard face caméra. Nous avons alors l’impression qu’il veut nous faire passer comme message que lui et ce cactus partagent au moins un point commun : bien qu’ils semblent presque morts, et ils sont encore tout à fait vivants.

    C’est très intéressant, j’aime le film que vous avez vu (rires). Dès les premières minutes du film, nous voyons le désert qui est assimilé à un environnement mortel pour nous. Mais la tortue qui apparaît peut vivre jusqu’à 200 ans, et le cactus dont vous parlez dans la dernière scène a 1200 ans. Je ne sais pas pour vous, mais c’est bien plus que je ne pense vivre. Donc en ce sens, ces deux choses sont pour moi éternelles. Et c’est pour cela que le désert résonne avec le récit, parce qu’il est plein de contrastes. Tant de possibilités de mourir pour certains, et si vivant à la fois.

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