Lars Kraume
    • Interview réalisée en allemand le 26 avril 2018 à Paris, à l'hôtel de l'Abbaye
      Questions et traduction : Maël Mubalegh

    Lars Kraume

    Trois ans après son biopic sur Fritz Bauer, le redoutable « chasseur de nazis », Lars Kraume revient avec une chronique adolescente où il explore à nouveau une tranche de passé de l’Allemagne, cette fois-ci dans l’ancienne RDA. Mais à travers le récit des conséquences politiques d’une minute de silence organisée dans leur salle de classe par des écoliers est-allemands en 1956, en soutien aux révolutionnaires hongrois réprimés par l’armée soviétique, le réalisateur laisse avant tout la vie et l’énergie juvénile des interprètes guider sa mise en scène : c’est un teen movie modeste et exécuté avec une belle élégance qui se déploie ici à travers les lignes de l’anecdote historique édifiante.

    Cette anecdote de la « salle de classe silencieuse » est-elle en Allemagne considérée comme un véritable fait historique qui pourrait figurer dans les manuels d’histoire des élèves ?

    C’est une anecdote historique avérée, oui, seulement elle ne figure pas dans les manuels d’histoire ! C‘est une anecdote très peu connue comme il y en a beaucoup d’autres du temps de la RDA. Celle-ci est peut-être cependant légèrement plus familière parce que Dietrich Garstka l‘a racontée dans son autobiographie (dans le film, Garstka est devenu le personnage de Kurt). Son livre est paru il y a douze ans et c’est à cette époque que j’ai commencé à me pencher sur le scénario adapté.

    Avez-vous dû apporter des compléments au matériau originel ?

    Oui, comme c’est très souvent le cas avec des histoires inspirées d’évènements réels : le scénario est un mélange de pensées du moment historique et de densité narrative. Dans le cas de La Révolution silencieuse, c’est essentiellement la biographie des personnages que j’ai beaucoup étoffée. Notamment leur relation avec leurs pères respectifs, qui est de mon invention.

    Quelque chose d’assez frappant dans le film, c’est aussi que la reconstitution de la RDA dans les extérieurs est finalement assez sobre. En particulier dans les premières minutes du film, lorsqu’on suit les deux héros jusque dans leur « fuite » au cinéma, la ville a l’air très vivante. Comment avez-vous abordé la question des décors ?

    La véritable histoire s’est déroulée à Storkow, mais c’est désormais une ville tout à fait modernisée – nous n’aurions pas pu tourner là-bas. C’est finalement Eisenhüttenstadt, une ville pas très éloignée de Storkow, que nous avons choisie comme lieu de tournage. À l’époque de la RDA, elle était connue sous le nom de « Stalinstadt » : encore aujourd’hui, c’est une cité ouvrière incroyablement moderne. Cette découverte a été décisive pour l’élaboration des décors du film : le vaste plateau de tournage qu’elle nous offrait a rendu possible ce « sentiment de la ville ».

    Venons-en aux acteurs. Dans votre précédent film, Fritz Bauer, un héros allemand, vous aviez déjà fait des choix de casting assez étonnants (dans le sens positif du terme). Ronald Zehrfeld, par exemple, y jouait un personnage en quelque sorte plus fragile que ses rôles habituels. Dans La Révolution silencieuse, on peut voir entre autres Judith Engel (qui jouait une belle-mère assez cruelle dans Le Bois lacté, de Christoph Hochhäusler) incarner une figure maternelle très émouvante, au début très calme et facilement impressionnable, et qui progressivement s‘affirme comme une femme puissante. Comment travaillez-vous avec les acteurs pour produire ces contrastes ?

    C’est une étape importante dans la réalisation d‘un film : on ne peut jamais rattraper une erreur de casting une fois que le travail sur le plateau a commencé.

    Nessie Nesslauer, directrice de casting renommée avec qui je travaille depuis environ vingt ans, s’est occupée de La Révolution silencieuse. Elle est très connue pour sa capacité à découvrir de nouveaux talents (elle a par exemple découvert August Diehl, qui est désormais un acteur allemand très célèbre). Pour trouver les jeunes acteurs du film, nous avons donc fait beaucoup de castings.

    Pour les autres, pour les rôles d’adultes, tous les acteurs que nous avons choisis son nés en ex-RDA (à l’exception d’un seul). Michael Gwisdek est peut-être le seul d’entre eux qui aurait des souvenirs de la RDA des années 1950, à l’époque où se passe l’histoire. Mais d‘une façon générale cet arrière-plan était important pour l’ensemble des personnages d’adultes, notamment dans leur façon d’interagir avec les enfants.

    En ce qui concerne Judith Engel, c’est une actrice qui est capable d’une vraie présence physique; elle laisse facilement transparaître les émotions de ses personnages – ce qui était essentiel pour le rôle qu’elle joue dans le film.

    Enfin, pour revenir à Ronald Zehrfeld dans Fritz Bauer : à l’époque du tournage de ce film, certaines personnes ont craint qu’il puisse s’agir d’une erreur de casting. Mais je ne voulais pas faire dans le cliché en engageant pour le rôle de cet avocat homosexuel un homme mince et timide. Tout simplement parce que l’orientation sexuelle d’un individu n’a rien à voir avec son apparence physique.

    Les adolescents du film sont certes représentés comme des héros. Mais ce qui est beau, c’est qu’il s’agit aussi tout simplement de lycéens qui veulent passer leur bac. Le point de départ « historique » est bientôt intégré dans un schéma de teen movie : il y a là une évolution très nette dans le scénario mais qui est aussi d’une grande subtilité.

    Je voulais que les jeunes d’aujourd’hui puissent se retrouver dans ces personnages. Au début du film, le personnage de Théo va au cinéma, il flirte avec des filles – des occupations d’adolescent. Il ne s’intéresse pas à la politique ! Elle ne devient intéressante pour lui qu’à partir du moment où il comprend enfin qu’il doit se construire sa propre opinion s’il ne veut pas finir comme son père : un homme qui s’est tout simplement fondu dans le moule de la RDA. La politique est intéressante parce que finalement, elle le concerne aussi directement.

    Pour finir, j’aimerais vous demander si vous travaillez déjà à votre prochain projet.

    Oui, c’est à nouveau un projet qui traite de l’histoire de l’Allemagne (sourire). Cette fois-ci, ce sera sur le Bauhaus, le mouvement architectural d’avant-garde fondé par Walter Gropius en 1919 à Weimar, qui a ensuite « déménagé » à Dessau puis à Berlin. Ce sera une série pour la télévision – la première saison portera exclusivement sur la période « Weimar ».

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