Underworld USA – Les Bas-Fonds new-yorkais
Underworld USA – Les Bas-Fonds new-yorkais
    • Underworld USA – Les Bas-Fonds new-yorkais
    • (Underworld, U.S.A.)
    • États-Unis
    •  - 
    • 1961
  • Réalisation : Samuel Fuller
  • Scénario : Samuel Fuller
  • Image : Hal Mohr
  • Décors : William F. Calvert
  • Son : Charles J. Rice
  • Montage : Jerome Thoms
  • Musique : Harry Sukman
  • Producteur(s) : Samuel Fuller
  • Interprétation : Cliff Robertson (Tolly Devlin), Dolores Dorn (Cuddles), Beatrice Kay (Sandy), Larry Gates (John Driscoll), Paul Dubov (Gella), Richard Rust (Gus)...
  • Éditeur DVD : Wild Side Vidéo, coll. Les Introuvables
  • Date de sortie DVD : 3 octobre 2012
  • Durée : 1h31

Underworld USA – Les Bas-Fonds new-yorkais

Underworld, U.S.A.

réalisé par Samuel Fuller

Moins virtuose que Le Port de la drogue mais tout aussi percutant, Underworld USA retrouve l’univers de parias et de petites frappes cher à Sam Fuller : sorti en France en 1961 sous le titre un peu terne des Bas-Fonds new-yorkais, il fait aujourd’hui l’objet d’une édition DVD dans la collection « Les Introuvables » de Wild Side.

On connaît le goût de Fuller pour les mélanges détonants : Underworld USA, titre en forme d’hommage au premier film de gangster, l’Underworld de Sternberg en 1927, convoque tout à la fois la détermination vengeresse et l’emphase des tragédies shakespeariennes, le romantisme noir d’un Comte de Monte-Cristo plongé dans la pègre new-yorkaise et les tristes récits de vie des prostituées et truands sans ambition que le jeune Sammy a côtoyés durant ses années de journalisme à Park Row. C’est dans cet improbable combo de majesté et de vulgarité que Fuller s’avère un brillant metteur en scène : son Tolly, petit frère du Skip McCoy du Port de la drogue, est le parfait avorton de cette humanité rampante des bas-fonds new yorkais, fils d’une prostituée morte en prison et d’un père minable truand et incapable de lui donner une éducation, à qui il voue pourtant une admiration sans borne. Un soir de nouvel an, tandis qu’il profite de l’ivresse des badauds pour leur faire les poches, Tolly assiste muettement au meurtre de son père, rossé par quatre ombres parmi lesquelles il ne reconnaît qu’un visage. Il n’aura désormais d’autre obsession que celle de venger la mort de son vieux, refusant l’aide de la police comme le veut la règle de son milieu. Sans plus d’hésitation, Tolly entame une carrière de délinquant pour se rapprocher des assassins de son père : de maisons de correction en pénitenciers et jusqu’au sommet d’un syndicat du crime où prospèrent ses ennemis, devenus barons de la drogue et maquereaux. Tolly Devlin, incarné sans emphase par un Cliff Robertson qui sera resté un acteur de seconde zone jusqu’à sa mort le 10 septembre 2011, affiche toutes les caractéristiques du héros fullerien : animal asocial, pas patriote pour un dollar, seulement motivé par l’appât du gain et une détermination infaillible. Comme souvent chez Fuller, ce sont les femmes qui relèvent le niveau, à commencer par la poignante Sandy (Beatrice Kay), ancienne bistrotière et mère de substitution pour Tolly, collectionnant les poupées comme autant de fétiches de son désir contrarié de maternité. Cuddles (Dolores Dorn), prostituée à la moue boudeuse, incarne l’autre mère potentielle de Tolly en lui offrant de fonder un foyer pour échapper à leur destin commun. Elle a pour elle la lucidité de sa condition (comme Constance Towers dans The Naked Kiss) et le goût du sacrifice (comme Jean Peters dans Le Port de la drogue).

Pour le pessimiste Sam Fuller qui ne se fait, à l’orée des années 1960, pas beaucoup d’illusions sur le cynisme politique de son pays, les derniers bastions de l’humanité se terrent dans cette frange de marginaux qui n’ont plus rien à perdre, tandis que les grands criminels se donnent des airs respectables en fondant des société écrans et en arrosant les autorités autant que les œuvres de charité. Il n’est qu’à voir la brochette de mafieux d’Underworld USA pour s’en convaincre : entrepreneurs replets barbotant dans leur piscine un cigare aux lèvres, capitalistes d’une nouvelle ère du grand banditisme où les dividendes se partagent entre actionnaires et les marchés se conquièrent à coups d’OPA. Cette Amérique gangrénée par le crime inspire à Fuller quelques plans d’une amère ironie, comme celui du magasin de sport où la drogue est dissimulée dans des boîtes de cartouches avec, en arrière-plan, une affiche publicitaire plaidant pour un sport sans dopage : « Clean sport for a clean America », ou bien celui où Cuddles confie à Tolly son désir d’enfants tandis que derrière eux l’une des nombreuses photographies de bambins qui forment le décor malsain de la maison de Sandy semble les réunir dans un improbable portrait de famille dont tous savent bien qu’il n’a pas d’avenir.

Le pessimisme de Fuller n’est peut-être jamais aussi implacable que dans la conduite inexorable du destin tragique de ses personnages, le montage sec et nerveux accusant l’enchaînement des actes d’une vengeance exutoire. Comme toujours chez Fuller, la violence est frontale et n’épargne personne, en dépit des efforts des producteurs pour contenir la verve d’un cinéaste qui n’a jamais lésiné sur les effets grandiloquents de mise en scène – dans une première version du scénario, le générique s’ouvrait sur une carte vivante des États-Unis formée par des prostituées nues portant chacune le nom d’un État tatoué sur une partie de leur corps. Si Fuller est contraint de réviser sa copie sous le joug de producteurs soucieux de ne pas trop remuer la fange dans laquelle le cinéaste trouve ses meilleurs sujets, il parvient néanmoins à imposer le cynisme brut de ses dialogues originels : Connors, grand patron de la drogue déclare ainsi sans ciller qu’ « une seringue n’a pas de conscience » tandis qu’au début du film, le jeune Tolly envoie promener le procureur qui propose de l’aider à retrouver les assassins de son père sans autre forme de procès : « Vous puez le flic pour moi. »

Dans le suicide d’un commissaire ripoux rattrapé par la loi, le meurtre d’une innocente fillette par un tueur sans états d’âme, ou celui d’un chef de gang abandonné par ses pairs et brûlé vif dans sa voiture, la violence obéit à un même rituel esthétique, un montage incisif de regards désillusionnés en inserts et de hors-champ qui ne nous épargnent rien de ce qu’ils nous cachent. Là où les méthodes de la mafia sont aussi efficaces que sadiques, celles de Tolly sont à la fois plus physiques et plus saines : aux euphémismes d’une pègre versée dans le management et dans le crime propre, Fuller oppose la grande gueule balafrée d’un Cliff Robertson qui ne connaît que le parler-vrai et les coups. Image récurrente de cette vendetta sanglante sur fond de capitalisme criminel, le poing serré de Tolly prend valeur de déclaration politique et esthétique du cinéma de Fuller, cinéaste trublion nourri aux réalités du journalisme d’investigation et cantonné à la série B où il trouva néanmoins une liberté salutaire à son énergie débordante, un enragé tout entier résumé par ce poing crispé sur l’écran.

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