• A Dirty Shame

  • États-Unis
  • -
  • 2004
  • Réalisation : John Waters
  • Scénario : John Waters
  • Image : Steve Gainer
  • Montage : Jeffrey Wolf
  • Musique : George S. Clinton
  • Producteur(s) : Christine Vachon, Ted Hope
  • Interprétation : Tracey Ullman (Sylvia Stickles), Johnny Knoxville (Ray-Ray Perkins), Selma Blair (Caprice Stickles), Chris Isaak (Vaughan Stickles), Suzanne Shepherd (Big Ethel), Wes Johnson (Fat Freak Frank), David A. Dunham (Maman Ours), Dave Moretti (Papa Ours), Jeffrey Auerbach (Bébé Ours), David Hasselhoff (lui-même)...
  • Durée : 1h29

A Dirty Shame

réalisé par John Waters

A Dirty Shame est un fruit de l’érotomanie et du fétichisme (chers à Hollywood) travestis par le cinéaste John Waters, resté fidèle à son « bon goût » et à son univers criard, excessif et maladivement fécond. Film le plus politique de son auteur, il utilise la dérision des genres (du film érotique d’initiation au film d’horreur) pour illustrer ce nouveau siècle religieux violent et intolérant que la représentation et la célébration du sexe voudraient amender et redresser.

Sylvia Stickles est une mère de famille idéale, «pure», « neutre » et «sexuellement sobre». Elle travaille dans l’épicerie que possède sa mère Big Ethel aux cotés de son mari Vaugh et de sa fille unique Caprice. Big Ethel, fière d’avoir enseigné à sa famille la haine du sexe, semble encourager les siens à maintenir sa petite fille Caprice en captivité, pour la prémunir des débordements engendrés par sa poitrine monstrueuse qui sert trop bien ses pulsions exhibitionnistes. Big Ethel est aussi confrontée à la transformation de sa propre fille. En effet, après sa rencontre avec Ray Ray, auto-proclamé « guérisseur sexuel », Sylvia est devenue une créature lubrique imprévisible: une «Accro du sexe». En fait, la «commotion » de Sylvia est le premier pas vers l’allégeance finale du quartier de Harford de Baltimore au pouvoir du sexe !

A Dirty Shame prolonge la seconde carrière du cinéaste commencée avec la comédie musicale Hairspray (1988). Après la mort de l’acteur/actrice Divine, les grands studios se sont ralliés aux co-financements de ses œuvres devenues plus accessibles, moins expérimentales (en référence à tous ses longs métrages de Eat Your Makeup (1967) à Polyester (1981)) et plus onéreuses.

Tout comme la mémorable séquence de vaccination qui introduit Cry-Baby (1990) et réunissait tous les teenagers du film, le premier panoramique d’A Dirty Shame, fait pénétrer le néophyte curieux et l’habitué amusé au cœur même du monde déjanté de John Waters. Pas d’images préliminaires ! Le film évoque immédiatement les univers chatoyants et troublants (tant la caricature est juste) de Cry-Baby et Serial Mother (1997), deux films où le plaisir de peindre une communauté monstrueuse s’est accordée avec la satire du genre. A contrario de Cecil B. Demented (2000) où la satire du genre (le film dans le film) et son propos (la caricature d’Hollywood) avaient maladroitement pris le pas sur la description de la faune et de la flore imaginaires qui peuplent ses films. Dans la première séquence d’A Dirty Shame, sous les bruits mélodieux des oiseaux des grandes banlieues, John Waters surplombe le jardin d’une modeste maison idéale, flanquée d’une pelouse parfaitement tondue, d’un éclairage nocturne, d’une voiture et de pots de fleurs… À l’intérieur, dans une cuisine sur-équipée et légèrement sale, Sylvia, sorte de Serial Mother transplantée dans un quartier ouvrier, fabrique avec conviction du steak haché ! Son mari, dont Sylvia a repoussé les ardeurs matinales, décide d’assouvir, seul, aux toilettes, sa pulsion sexuelle, malgré la promiscuité. Le décor est planté : la pratique coupable, la mise en scène de l’odeur, de la texture et de la place du sexe derrière les façades de nos maisons.

En fait, le corps érotisé et les pratiques sexuelles évoquées par chacune des figures du film sont moins l’expression jubilatoire d’un corps difforme que conserve, seul, le personnage d’«Ursula Mamelle» (à l’image de Délit de Faciès dans Cry-Baby ou de l’étonnante Divine des premiers films) que l’irruption de la nudité et d’une déviance normalisée dans le paysage quotidien et le voisinage de tous : baiser enflammé de septagénaire, l’installation de la famille Bears dans le voisinage, la sortie des poubelles en costume d’Adam ou des préliminaires sur la pelouse… Nous ne sommes plus dans les années 50 de Cry-Baby, inspirées de la propre jeunesse de John Waters. La visibilité des pratiques sexuelles en marge de l’hétérosexualité du jeune couple légitime comme les mots crus des « Neutres » (« Tu as un problème avec ton vagin ! ») témoignent d’une liberté nouvelle. L’intolérance est moins le fait de la pression familiale relayée par la communauté que celui de lobbies et d’extrémistes en guerre contre le désir et l’expression de variantes corporelles et de pratiques différentes.
Le discours de l’intégrisme pudibond menace le plaisir pris à la satisfaction de la différence et la liberté. Relayée cyniquement par la publicité, par les médias et les talk-shows, la libéralisation des mœurs est vécue comme une menace dangereuse par des lobbies (le «Decency Meeting» du film) de plus en plus hargneux car ils sont menacés d’être marginalisés dans le fonctionnement de la société civile.

Le sexe de Cry-Baby est une pratique adolescente. Chaque personnage porte un style vestimentaire, danse et chante comme lors d’une parade nuptiale. Beaucoup plus provocateur et franchement paillard, A Dirty Shame rejoint le concept polymorphe de sexualité de Sigmund Freud. Le sexe envahit les décors (les arbres-pénis, les anus de buissons, les lèvres d’écorces d’arbre, les fourches des branches, les tags des murs de la ville), les dialogues (avec des néologismes : être viagressé !, rester sexuellement sobre, la « commotion », « l’anorexie sexuelle » et des mots douteux : « je ne suis pas prude, j’ai épousé un Italien ! »), la musique (qui témoigne tour à tour du monde des « Neutres » et de celui des « Accros du sexe »), les effets spéciaux (le couple d’écureuils lubriques ou encore le vagin qui parle) et jusqu’à l’écran lui-même. Les incrustations cartoonesques, les fantasmes qui assaillent Sylvia et des mots géants apparaissent à l’écran. Au moment des flash-backs des traumatismes des Accros du sexe, un flot d’images recyclant l’histoire des représentations de la sexualité au cinéma (des films de nudistes, d’accouchement, des films exhibitionnistes en noir et blanc…) transforme la commotion en une conversion physique et mentale.

La figure du sexe d’A Dirty Shame joue ostensiblement avec la métaphore religieuse. Le montage « eisensteinien » de la commotion de Sylvia suggère un regard sur le monde métamorphosé en tout sexuel (les travailleurs du bas-côté de la route, le frein à main de la voiture…). À partir de là, l’héroïne fait la connaissance d’un jésus iconoclaste au service du film : Ray-Ray. Sylvia, disciple du cunnilingus, devient son douzième apôtre. Elle siège au côté de l’adepte de la saleté érotique, du masochiste dépendant et régressif, des trois Sandwichs, des trois Ours, de la pervenche pervertie, de Frank l’Enflure (fanatique des poitrines hors norme) et de la prosélyte du détournement de nourriture à des fins érotiques. Pour renforcer le tableau œcuménique, John Waters, figurant de son propre film, joue le rôle d’un aveugle qui retrouve la vue et la trique, image dédoublée de l’artiste dont les visions se nourrissent exclusivement de l’imaginaire sexuel et corporel jusqu’aux sécrétions en tout genre…

N’en déplaise aux spectateurs pudibonds, A Dirty Shame, film pourfendeur de l’hypocrisie et de la chasse aux sorcières sexuelles des religions, demeure un film éthique en prônant le « Sexe partagé et sans danger ». Artiste iconoclaste nostalgique des années 60, John Waters regrette juste que « tout ait déjà été inventé » en matière de déviance et de fantasme sexuel, insinuant ainsi que le tabou demeure sans doute plus dans la représentation démesurée que dans les pratiques a-historiques de l’humanité…

A Dirty Shame est d’abord une comédie de propagande. John Waters, treizième apôtre des Sex Addicts, l’apôtre du sexe cinématographique, nous incite à la Commotion collective grâce à la mise en image d’un slogan unique décliné pendant une heure trente : «I’m on fire» et «Let’s go sexing» (chansons du générique). Il prend fait et cause dans son film contre tous ceux qui prétendent, avec le comité de décence fictif, que « le sexe c’est l’enfer » et qui prônent la « Fin à la tolérance » ! Plus subtilement, au-delà de la mise en image de slogans, John Waters lie la frustration sexuelle, le désir libidinal à l’égoïsme et à l’intolérance meurtrière.

Alors que certaines critiques prétendent (avec George Lucas) que La Revanche des Sith parle de la guerre en Afghanistan, John Waters dénonce directement l’inspiration militaire, fanatique et ultra-libérale de l’administration Bush. À travers, notamment, une couverture de magazine intitulée « Fesses de la Nation », un slogan aux accents Reichiens (« le sexe noyaute l’économie ») et le souhait d’« un nouveau jeu sexuel » à venir qui évoque irrésistiblement le précepte d’un nouvel ordre mondial, le cinéaste désigne des menaces concrètes… Les rêves d’hymens recousus et de virginité restaurée des Normaux évoquent également des pratiques mutilatrices contemporaines.

Dans une seconde partie, le film abandonne la critique religieuse pour basculer vers un genre qui a, depuis longtemps, partie liée avec l’érotisme : le film d’horreur, plus précisément le film de contamination qui menace la communauté tout entière, comme les mythiques Zombie (1978) de George Romero ou Virus cannibale (1980) de Vincent Dawn. La lévitation miraculeuse (ou possédée, clin d’œil à L’Exorciste ?) de la commotion de Sylvia est un moment transitoire, dilaté dans le scénario du film, qui lorgne autant vers la révélation religieuse que l’hystérie collective qui va emporter toute la population du quartier. La fin du film trace un lien entre la libido et la peur en mettant en scène le fantasme d’une collectivité improductive mais comblée. La parade finale, sur fond de nuit bleutée et sur-éclairée, transforme définitivement le film en une « Nuit des vivants (et même des morts-vivants) du sexe »…

Si le grand final collectif est un peu décousu, le principal déséquilibre scénaristique du film de John Waters provient de ce qu’il abandonne trop vite le portrait de famille des Stickles. Malgré un lent panoramique prometteur qui s’attarde à détailler «Ursula Mamelle», le cinéaste profite assez peu du potentiel psychologique de son personnage dans de trop rares scènes familiales. Les scènes les plus réussies sont celle du diagnostic du médecin, prêt à bourrer Caprice de médicaments pour qu’elle renonce à la maîtrise et à la jouissance de son corps et celle des retrouvailles de la mère et de la fille que la parole libérée sur le sexe rassemble (« Je suis adepte du cunnilingus et je suis ta mère! »). Caprice/Ursula Mamelle souffre de la schizophrénie sociale qui prétendrait que nous ne pouvons pas être décent en société si l’on aime jouir ! C’est ainsi que se comprend l’instant fugace où l’on voit avec émotion que Caprice/Ursula Mamelle zappe pour passer d’un programme niais, enfantin et asexué, type Le Magicien d’Oz, à un programme adulte qui correspond à l’image que ses parents se font de sa perversion «unilatérale».

Maître de l’outrance des images et des figures, empereur des fresques manichéennes trash, John Waters exclut la violence et la verge en érection de son propos. Cinéaste convaincu qu’en matière de sexe (comme de politique ?) le fantasme domine le débat, il trace dans A Dirty Shame un nouveau portrait désopilant de l’Amérique contemporaine. John Waters est adepte du happy-end plutôt que du tragique depuis Cry-Baby qui opposait déjà les Coincés et leurs 4 B (Beauté, Bon Sens, Bienséance et Bienfaisance) aux Frocs Moulants. Gageons que les discours et les discordes manichéens ne disparaissant pas du monde civilisé, nous pouvons souhaiter longue vie aux querelles de voisinage teintées de sexe ou d’amour de John Waters…

P.S.: Nous attendons avec impatience la ressortie prévue en 2006 de la comédie musicale Hairspray!