Accueil > Actualité ciné > Critique > Aurora mardi 23 février 2016

Critique Aurora

La vie des morts, par Clément Graminiès

Aurora

réalisé par Rodrigo Sepúlveda

Quelque part dans une petite ville froide du Chili, un couple de quadragénaires tente en vain d’adopter un enfant. La femme, une institutrice appréciée pour sa disponibilité et son sens de la pédagogie, ne peut pas enfanter pour des raisons que le scénario se gardera d’évoquer durant toute la première partie du film. Frustrée par sa condition qui la met dans un certain état d’impuissance, elle se laisse alors intriguer par un sordide fait divers relaté dans un journal local : dans une décharge de la région, un nouveau-né a été retrouvé mort sans qu’on puisse en déterminer sa provenance. Contre toute attente, la femme décide alors d’adopter le mort-né afin de lui offrir une identité mais surtout une sépulture. À défaut de pouvoir prendre en charge un vivant nécessiteux, il est donc question pour cette femme de rendre à ces défunts ce dont on les a privés : une dignité d’être humain. Que ce sujet prenne place au Chili n’a bien évidemment rien d’innocent, surtout que la stérilité de la protagoniste a à voir avec les heures sombres de l’histoire du pays pendant lesquelles – jusqu’en 1988 – le régime dictatorial de Pinochet a commis des atrocités, tué des opposants et fait disparaître des corps. De ces disparus rendus anonymes par la force des choses, Patricio Guzmán en a tiré récemment Le Bouton de nacre, un superbe documentaire ample et lumineux sur l’histoire agitée du pays, faite d’événements traumatiques refoulés par la conscience populaire. Ces bébés abandonnés à leur triste sort dans ces décharges publiques offrent donc une allégorie supplémentaire sur les vicissitudes de l’histoire chilienne, ce à quoi le personnage principal répond par une volonté de prise en charge de ces poids morts dont la société ne sait que faire. Commence alors pour elle un parcours du combattant auprès des administrations afin d’obtenir un droit permettant aux très jeunes victimes d’éviter la fosse commune.

Morne paysage

De ce programme ambitieux, Rodrigo Sepúlveda échoue néanmoins à faire une proposition qui sorte d’un naturalisme à gros traits et tellement attendu qu’il rend l’entreprise suspecte à plus d’une reprise. Tous les ingrédients semblent réunis, des paysages pluvieux aux intérieurs sous-éclairés en passant par les visages gris et tristes, une lumière blafarde, etc. Par un effet de contraste qui ne fait qu’appuyer le symbolisme démonstratif de la mise en scène, le dernier plan du film s’achève sur un beau rayon de soleil venu éclairer le visage de notre protagoniste, enfin récompensée pour le combat mené jusqu’ici. Même si le réalisateur se garde bien évidemment de juger son personnage – au contraire, il invite même le spectateur à faire corps avec sa quête, aussi morbide puisse-t-elle paraître – il n’en reste pas moins que le scénario et le montage se complaisent à de nombreuses reprises à exhiber des situations-limites. On pense par exemple à l’obstination avec laquelle la femme supplie un juge de lui accorder une audience, ou alors à cet entretien frontal au cours duquel il faut impérativement justifier la raison pour laquelle cette même femme n’a jamais pu enfanter. Il y a dans cette manière d’insister sur un détail sordide plus qu’un autre une façon de faire discrètement spectacle, comptant sur le naturalisme forcé de la mise en scène pour donner tort aux mauvais esprits qui n’y verraient que calcul. Malgré ses quelques qualités (des acteurs plutôt bons, une volonté louable de faire écho à l’histoire récente du pays et à la place précaire des femmes dans cette société encore très patriarcale), Aurora donne l’impression de se repaître des fantômes du passé sans jamais proposer d’autres alternatives. Ici, le morbide n’est jamais transcendé par une hauteur de vue, le réalisateur étant probablement trop sûr de l’effet que produira une telle histoire sur son public.

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