Accueil > Actualité ciné > Critique > Dieumerci ! mardi 8 mars 2016

Critique Dieumerci !

© Wild Bunch

Intentions précaires, par Benoît Smith

Dieumerci !

réalisé par Lucien Jean-Baptiste

Drôle de film que le troisième long-métrage réalisé par le comédien Lucien Jean-Baptiste. Dieumerci ! amplifie le sentiment d’entre-deux faiblard laissé par La Première Étoile (2009) : voulant être beaucoup de choses à la fois, il ne se donne pas de vrais moyens pour concrétiser ne serait-ce qu’une seule de ses intentions.

Le personnage dont le réalisateur se confie le rôle, prénommé Dieumerci, sort de prison où il a séjourné pour un motif indéterminé (on devine que ce détail nous sera dévoilé au moment dramatique le plus opportun), et se met en tête de réaliser ce qu’il appelle – plusieurs fois, comme un slogan à scander – « un rêve de gosse » : devenir comédien. Dès cette prémisse, Jean-Baptiste annonce son vœu de tenter un grand écart de registres – ici entre gravité et légèreté. Cela se précise plus loin : le film vise à la fois la success-story carburant à l’énergie positive (la croyance inébranlable dans ses rêves) et la chronique plus grise d’un outsider qui lutte pour s’en sortir.

Idées préconçues

Soit un mélange paradoxal pas si évident, qui eût nécessité plus de conviction et d’ingéniosité pour convaincre. Alors que Dieumerci se voit admis dans un cours de comédie pourtant très sélectif par un concours de circonstances peu vraisemblable, et tandis que pour les payer il doit enchaîner les boulots pénibles et vivre dans une extrême précarité, il se confronte néanmoins à des obstacles de deux ordres mais manquant pareillement de substance. Il y a d’abord cette étonnante idée reçue que le héros recueille un peu partout dans son entourage sur la voie à laquelle il aspire – « comédien, c’est pas un métier ! » lui rétorque-t-on. Cette idée que le héros doit contredire paraît si difficilement crédible (surtout venant d’un film peuplé de comédiens plutôt bien installés, réalisateur compris) qu’on se demande si elle n’a pas été inventée spécialement pour le scénario. Et puis, Dieumerci étant noir, il doit faire face à de prévisibles préjugés racistes à peine dissimulés, que Jean-Baptiste prend plaisir à brocarder à l’échelle de l’ensemble des « minorités visibles » de France. Ce dernier aspect reste le plus efficace du film, à défaut d’être subtil, donnant lieu à quelques échanges exposant d’un air vachard force clichés sur les Antillais, les ouvriers portugais, les Roms, les Indo-pakistanais, etc. Il n’empêche que tout cela ne nous mène pas très loin, Dieumerci ! ne se donnant que les moyens les plus sommaires, téléphonés et consensuels de moquer les préjugés en tout genre (préjugés pointés, donc, seulement aux endroits les plus évidents quand ils ne sont pas arbitrairement instaurés par le film), si bien qu’on est en peine d’y trouver la force de conviction nécessaire pour goûter à l’hypothétique satire.

Sitcom

Lucien Jean-Baptiste annonce ainsi brasser beaucoup de choses, mais on finit par se demander s’il sait vraiment ce qu’il veut faire à travers son film. À un moment, sa success-story solitaire se transforme en buddy-movie comique, avec pour partenaire Baptiste Lecaplain campant un jeune glandeur bourgeois rappelant un peu trop quelques stéréotypes télévisuels. Le film tâche de donner une épaisseur à ce personnage en détaillant à quel point lui aussi, derrière sa façade de beau gosse insupportable semblant égaré d’uns sitcom estudiantine, porte sa propre croix ; mais le pauvre bute trop sur les limites de son écriture et de son interprétation pour espérer être un vrai pendant pour Dieumerci, lequel (jeu d’acteur concerné de Jean-Baptiste aidant) focalisera jusqu’au bout l’attention dramatique. C’est à ce stade qu’on croit finir de cerner les raisons de ce qu’il faut bien appeler un échec (pas antipathique, mais échec néanmoins) : les bonnes intentions du film se voient bornées et soumises à un nivellement, par le diktat de recevabilité immédiate et superficielle hérité de la télévision par le tout-venant de la comédie française actuelle.

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