Accueil > Actualité ciné > Critique > Fatty se déchaîne ! mardi 5 avril 2016

Critique Fatty se déchaîne !

© Tamasa Distribution

La catastrophe des gestes , par François Giraud

Fatty se déchaîne !

The Butcher Boy / Good Night Nurse / Love

Fatty se déchaîne est un programme de trois courts métrages réalisés par Roscoe « Fatty » Arbuckle, légende quelque peu oubliée de l’âge d’or du cinéma burlesque américain. Ce programme tourne depuis 2015 sous la forme de ciné-concerts. A la tête de son quartet de jazz, la trompettiste Airelle Besson a composé une nouvelle partition pour accompagner les images muettes de ces trois films sortis entre 1917 et 1919. Le groupe s’est notamment produit au dernier festival Jazz à La Villette, dans la section réservée aux enfants. Effectivement, le cinéma burlesque est souvent remis au goût du jour à destination du jeune public. L’enfant serait-il comme ce premier spectateur de cinéma, capable de s’émerveiller devant ces personnages qui s’agitent en tous sens et exécutent avec ingéniosité des gags précurseurs des cartoons ? Ces courts-métrages n’en déploient pas moins un sens du comique féroce (au point d’en être effrayant parfois), traversé par des gestes délirants et catastrophiques qui s’inscrivent dans la grande tradition du slapstick.

Un géant du burlesque résumé en trois courts-métrages

On peut regretter que Roscoe Arbuckle soit désormais plus connu dans les livres d’histoire pour avoir été accusé du meurtre et du viol de Virginia Rappe en 1921 que pour sa brillante filmographie de réalisateur et de comédien. Cette sombre affaire fit scandale Hollywood et brisa définitivement sa carrière, malgré son acquittement. Après avoir fait ses débuts avec Mack Sennett en 1913, il prend la tête de la Comique Film Corporation, créée en collaboration avec le producteur Joseph M. Schenck. C’est au sein de cette structure qu’il produit, écrit, réalise et interprète ses plus fameux courts-métrages, parmi lesquels Fatty Boucher (The Butcher Boy, 1917), Fatty à la clinique (Good Night Nurse, 1918), et Fatty rival de Picratt (Love, 1919).

Fatty Boucher est un film historiquement très important, non seulement parce qu’il s’agit du premier film produit par la Comique Film Corportation, mais surtout parce qu’il introduit Buster Keaton dans son premier rôle de cinéma. Faisant déjà preuve d’une technique corporelle exemplaire, il forme avec Fatty est un duo idéalement contrasté, l’un étant de taille moyenne, frêle, au visage peu expressif, l’autre étant grand, gros, et souvent grimaçant. Le court-métrage exploite le corps des acteurs dans ce qu’il a de plus énergique, physique, et spectaculaire. Le rythme du montage et les effets d’accélération de l’image modèlent ses mouvements et créent une mécanique corporelle tout à fait fascinante. Les corps se cognent les uns contre les autres, chutent, se débattent, rivalisent de vitesse et de dextérité. Fatty joue parfaitement sur le tempo et l’intensité du récit, et crée des effets de montée en puissance et de crescendo qui s’avèrent essentiels dans l’efficacité du spectacle. Dans les séquences les plus extrêmes, les acteurs dégagent une frénésie folle et s’épanouissent dans la catastrophe de leurs gestes.

L’hystérie burlesque

Dans son essai De Charcot à Charlot, Rae Beth Gordon compare la gestuelle des acteurs burlesques à celle des hystériques étudiés par le neurologue Jean-Martin Charcot. Une telle proximité est clairement perceptible dans Fatty à la clinique. Le héros, qui sombre dans l’alcoolisme au grand désespoir de sa femme, devient un cas pathologique exemplaire : son corps ne cesse de chuter lourdement sur le sol et ses mains tremblent, prises de convulsion. La séquence d‘ouverture, admirable, n’est pas sans ironie, lorsqu’un agent de police s’amuse de ses gestes incontrôlés et névrotiques, mais le sermonne lorsqu’il crache sur le trottoir. Dans une scène révélatrice de leurs propres névroses, Fatty et Keaton imitent de manière pataude les gestes désordonnés d’une patiente au comportement hystérique. Le cinéma burlesque joue beaucoup sur des effets de mimétisme et sur la contamination des gestes d’un corps à l’autre. Dans Love, trois personnages se donnent de grands coups de balais sur le postérieur et répètent de manière symétrique et contagieuse les mêmes mouvements frénétiques.

Le travestissement et les femmes

S’il fallait trouver un point commun entre les trois courts-métrages, ce serait le goût de Fatty pour le travestissement. Le comédien ne résiste jamais à la tentation de se déguiser en femme et se révèle particulièrement séduisant(e) aux yeux des hommes qu’il cherche à berner. Le travestissement est un thème éculé du burlesque et plus largement de la comédie. S’il met en exergue ce mélange de grâce, de violence, et de subversion qui habite le corps de Fatty, il souligne également la faiblesse des rôles féminins dans ses films, qui sont souvent les faire-valoir comiques (ou mélodramatiques dans Love) des vedettes masculines. Les performances physiques et sportives souvent brutales exigées par le cinéma burlesque empêcheraient-elles les actrices de s’imposer dans ce genre si particulier ? Pour nuancer une telle hypothèse, il faudrait se replonger dans la première partie de carrière de Fatty au cours de laquelle il joua à de nombreuses reprises avec la grande actrice burlesque Mabel Normand. Si Fatty se déchaîne offre un aperçu séduisant de la carrière de Fatty, il semble nécessaire de poursuivre l’exploration de la filmographie prolifique de ce génie du muet qui en moins de dix ans a inscrit son nom au générique de presque 150 films.

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