Accueil > Actualité ciné > Critique > Gémeaux mercredi 2 novembre 2005

Critique Gémeaux

© Pyramide Distribution

Don’t cry for me Argentina, par Clément Graminiès

Gémeaux

Géminis

réalisé par Albertina Carri

Un frère et une sœur entretiennent une relation passionnelle à l’insu de leur famille. Sans émettre le moindre jugement sur cet amour et en évitant tous les écueils possibles sur le mal-être adolescent, Albertina Carri signe un film pudique et fort à la fois, corrosif lorsqu’il s’agit de mettre en branle les valeurs bourgeoises et catholiques d’un pays en manque de repères.

Dans leur grande maison bourgeoise, Jeremías et sa sœur cadette Meme s’ennuient. Livrés à eux-mêmes depuis que l’aîné de la famille est parti finir ses études en Espagne, ils passent leur temps à se chamailler, au grand désespoir de leur mère Lucia, omniprésente, et de leur père, aussi bavard qu’une tombe. Mais depuis quelque temps déjà, Jeremías et Meme entretiennent d’étranges rapports, mêlant rejet et séduction, et se coupant même de leur entourage, notamment de leur frère aîné fraîchement marié à une jeune Espagnole plutôt libre. La raison ? Cet interdit dans lequel les deux adolescents vivent depuis un temps indéterminé ; régulièrement, dès que l’endroit et le moment le leur permettent, ils se font l’amour, juste aboutissement d’une relation dangereusement fusionnelle.

Sur un sujet aussi risqué et délicat, on aurait pu s’attendre au pire. Comment traiter d’un amour incestueux sans risquer de tomber dans le graveleux ? Albertina Carri, dont c’est ici le troisième long métrage, a, pour éviter toute ambiguïté, judicieusement déplacé le centre névralgique de son film. Plutôt que d’épier avec complaisance le comportement des deux adolescents en pleine découverte de leurs sens, la réalisatrice préfère opposer cet interdit à l’aveuglement du reste de la famille qui les entoure. Jouer constamment de cette opposition lui permet de ne pas limiter le propos du film à ce qui se trouve dans le champ, mais bien à tout ce qui n’est ni vu, ni su. La mère manque plus d’une fois de découvrir la nature des liens existant entre son fils et sa fille – comme dans cette scène où elle entre brusquement dans les toilettes – mais elle reste définitivement aveugle face à cette évidence. Personnage complexe, et probablement le plus intéressant du film, la mère (interprétée par l’excellente Cristina Banegas) est une bourgeoise hystérique dont l’exubérance – qui n’est pas sans rappeler l’univers de Pedro Almodóvar – cache une faille de taille qui se traduit par son refus inconscient d’admettre l’impensable. C’est autour d’elle que la dynamique familiale se fait ou se défait. Chaque protagoniste lui est finalement périphérique, à tel point que Gémeaux devient davantage un film sur une mère dangereuse et vulnérable que sur un amour interdit.

À l’instar du très beau roman d’Agustin Gomez Arcos, L’Agneau carnivore, qui narrait la passion sexuelle de deux frères dans l’Espagne franquiste, Gémeaux est une subtile métaphore de l’état d’implosion dans lequel se trouve l’Argentine depuis quelques années. Cette famille, symbole d’une classe dirigeante qui ne souffre d’aucune préoccupation matérielle et qui s’est littéralement fermée sur elle-même au point de ne plus chercher l’Autre en dehors du cercle familial, renvoie tout bonnement l’Argentine à ses certitudes, son ignorance et leurs inéluctables conséquences. Comme sa comparse Lucrecia Martel (La Ciénaga, La Niña Santa), Albertina Carri se nourrit avec talent de l’intime pour faire du politique.

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