Accueil > Actualité ciné > Critique > Genius mardi 26 juillet 2016

Critique Genius

© Marc Brenner

À quatre mains, par Nicolas Journet

Genius

réalisé par Michael Grandage

Plongeant dans les années 1930, Genius se concentre sur la collaboration étroite entre l’éditeur Maxwell Perkins (Colin Firth) et l’écrivain Thomas Wolfe (Jude Law) pour mettre en forme la prose prolifique de ce dernier – la première mouture de son roman Of Time and the River dépassait ainsi les 5 000 pages. Le film s’appuie sur leur dialogue créatif pour rendre compte cinématographiquement de ce que représente leur travail d’écriture.

Le mérite de Genius est de ne pas trop vouloir vulgariser son propos. Dans le sillage du processus créatif foutraque de Thomas Wolfe, dont les textes sont faits d’un empilement de feuilles volantes, le film plonge au cœur d’un cheminement intellectuel retracé dans sa durée (deux ans ont été nécessaires pour condenser Of Time and the River) et dans sa complexité (comment synthétiser le texte pour le plus grand nombre sans en dénaturer le sens et les intentions).

Le passage le plus réussi du long-métrage – une série de scènes de déambulation urbaine d’une dizaine de minutes – part ainsi d’un long paragraphe du roman lu à voix haute par Maxwell Perkins. La prose de Wolfe, très visuelle, sied à ce procédé un peu convenu en innervant le film d’images qui resteront – joli contraste – invisibles. Le moment est suspendu, l’éditeur convient de la beauté du style, mais même ce paragraphe a priori incontestable doit subir des coupes drastiques. À un Thomas Wolfe dépité, il signale les adjectifs superflus et les formulations à alléger. Il le guide pour qu’il écrive au plus juste – sans clichés ni digressions faciles – le sentiment, amoureux en l’occurrence, qu’il veut transmettre. D’une dizaine de lignes, le paragraphe se voit résumer à trois phrases sèches et superbes qui claquent dans l’air.

Des hommes tourmentés

Pour mettre en images les joutes intellectuelles entre les deux hommes, Genius adopte un classicisme bon teint, avec une lumière tamisée un peu fade, et fait preuve d’un respect trop marqué à l’égard de convenances dramaturgiques du genre biographique (après l’apogée la chute, après la chute la rédemption…). Fonctionnant en grande partie en vase clos, le plus souvent entre quatre murs (un bureau, une salle à manger…), le film patine dans son dernier acte, ne se remettant pas de l’éloignement affectif et professionnel de Perkins et Wolfe. Manquant de carburant, privé de ce qui était son cœur battant, Genius tente maladroitement une ou deux échappées au grand air qui dissonent trop avec ce qui précède, et le film perd petit à petit en intensité.

Néanmoins, en chemin, Genius parvient à dresser le portrait subtil d’hommes tourmentés qui dédient leurs vies à l’écriture d’histoires qu’ils portent viscéralement en eux. De bout en bout, le film témoigne d’une grande douceur avec ces personnages. Et la qualité de l’interprétation n’y est pas étrangère : par une attention portée aux expressions non-verbales, l’enchaînement des dialogues en champ-contrechamp laisse affleurer des moments d’écoute qui traduisent l’ambivalence des sentiments éprouvés. Ainsi, un geste peut montrer que la proximité affective n’exclut pas les rapports de force ; une mimique trahit que l’admiration se teinte d’une pointe de jalousie. Metteur en scène de théâtre reconnu, Michael Gandrange est à l’évidence un très bon directeur d’acteurs.

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