Accueil > Actualité ciné > Critique > Il va pleuvoir sur Conakry mardi 29 avril 2008

Critique Il va pleuvoir sur Conakry

L’amour au temps du fondamentalisme, par Sarah Elkaïm

Il va pleuvoir sur Conakry

Pour son premier long-métrage, Cheick Fantamady Camara frappe fort. Dans une histoire qui maintient toujours son cap, il parvient à mêler intelligemment des thèmes aussi divers que les relations intergénérationnelles, la polygamie, le fanatisme religieux, la remise en cause de certaines traditions, l’occidentalisation de l’Afrique. Plastiquement très réussi, porté par des acteurs remarquables, Il va pleuvoir sur Conakry est une réjouissante nouvelle dans un paysage cinématographique encore trop souvent amputé du continent africain.

Il va pleuvoir sur Conakry est une sorte de Roméo et Juliette à la sauce guinéenne. Deux jeunes gens, Bibi et Kesso, s’aiment. Non mariés, ils forment un couple très contemporain : ils travaillent (lui, caricaturiste de presse, elle, informaticienne) et attendent même un enfant. Entre eux, on retrouve deux familles que tout oppose. Celle de Kesso est ouverte, progressiste (le père est le directeur du journal où travaille Bibi). Celle de Bibi est imprégnée de traditions ancestrales. Et pour cause : son père est l’imam de Conakry et il destine son fils à prendre sa succession. Pas question pour lui aussi de reconnaître un enfant né d’une liaison hors mariage.

Plus qu’un simple avatar de Roméo et Juliette, Il va pleuvoir sur Conakry transcende le mythe shakespearien. Sur fond de saga amoureuse et familiale, le film s’attache surtout à dépeindre des travers de la société guinéenne contemporaine : extrémisme religieux, déchirement entre africanité et occidentalisation, remise en cause de traditions peu adaptées à la modernité. Ces questions sont portées par la figure du couple, déchiré par des familles aux modes de vie totalement opposés. Mais la subtilité du film réside dans la façon dont les relations entre les générations (et par ricochet entre tradition et modernité) sont mises en scène. Cheick Fantamady Camara filme bien sûr certains conflits de manière frontale. Mais il est davantage intéressé par l’évolution des positions de chacun ; évolution qui permettra au jeune couple de vivre la vie qui leur ressemble.

A ce titre, Il va pleuvoir sur Conakry est en premier lieu une réflexion sur l’évolution des traditions. A travers le personnage de l’imam Karamo, les convictions religieuses sont mises en exergue pour être mieux questionnées, voire dénoncées. Il ne s’agit pas d’athéisme dans cette démonstration, mais de la recherche d’un accord entre identité africaine et croyances. Pour démonter le discours du père imam aveuglé par un Dieu tout puissant, incapable d’accepter les choix de son fils, Camara utilise l’absurde et l’humour. L’arrivée salvatrice de la pluie sur Conakry est récupérée à bon compte par le gouvernement, ce que Bibi ne s’empêche pas de faire savoir par voie de presse à travers une caricature bien sentie. Bibi, encore, tente de démonter le discours paternel en pointant des incohérences entre pratique de l’islam et de l’animisme. Tout le scénario, truffé de rebondissements bien maîtrisés, tend ainsi à l’émergence d’une nouvelle conscience : la nécessité d’une réconciliation identitaire.

Cette prise de conscience est prise en charge par la mise en scène qui place ici le mouvement au centre de tout. Mouvement de la ville, d’abord, personnage à part entière. Le film s’ouvre ainsi sur un très beau plan aérien de Conakry, qui semble sculptée par sa situation au bord de la mer : la capitale guinéenne est un lacis de rues, tantôt très modernes, tantôt beaucoup plus modestes, une ville changeante. C’est une des grandes forces d’Il va pleuvoir sur Conakry : insérer ses personnages dans un espace bien particulier, divers, où se côtoient Musulmans à la prière, jeunes gens au concert, appartements occidentalisés et cours de maisons traditionnelles. Mouvements des personnages, ensuite, à l’image de leur ville : reflets d’une société mouvante, ils sont à la fois les acteurs et les spectateurs parfois impuissants des changements et des stagnations qui caractérisent leur lieu de vie. Une foultitude de personnages secondaires se croisent, tissant un certain portrait de la Guinée contemporaine. Le choix de ne pas en rester à deux personnages principaux sert les rebondissements de l’histoire. Cela aurait pu entraîner le film dans une complexité un peu fouillis. Il n’en est rien, car le scénario (travaillé à six mains), est toujours précis, et les dialogues finement ciselés.

Avec Il va pleuvoir sur Conakry, Cheick Fantamady Camara a fait une fois et demie le tour du monde des festivals (New York, Montréal, Vérone, Stuttgart, Ouagadougou…) Il sera prochainement distribué dans six pays d’Afrique de l’ouest. Le cinéaste guinéen s’était déjà fait remarquer par de très beaux courts-métrages, notamment Be Kunko, récompensé en 2005 au Fespaco. Ce premier long confirme un talent qui s’est nourri de patience, de volonté et d’amour du cinéma, formé à l’école du terrain : il fut assistant réalisateur de Med Hondo sur Sarraouina, de Cheick Oumar Sissoko sur La Genèse, de Mohammed Camara sur Dakan, de Zeka Laplaine sur Macadam Tribu. Cheick Fantamady Camara se place aujourd’hui dans la lignée de ces grands maîtres.

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