Kóblic
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Kóblic
    • Kóblic
    • Argentine, Espagne
    •  - 
    • 2016
  • Réalisation : Sebastián Borensztein
  • Scénario : Alejandro Ocón, Sebastián Borensztein
  • Image : Rodrigo Pulpeiro
  • Décors : Darío Feal, Nieves Monterde
  • Costumes : María José Lebrero, Cristina Mennella
  • Son : Juan Ferro, Nicolas de Poulpiquet
  • Montage : Pablo Blanco, Alejandro Carrillo Penovi
  • Musique : Federico Jusid
  • Producteur(s) : Pablo Bossi, Juan Pablo Buscarini, Sebastián Borensztein, Axel Kuschevatzky, Mikel Lejarza, José Ibáñez
  • Production : Gloriamundi Producciones, Pampa Films
  • Interprétation : Ricardo Darín (Tomás Kóblic), Oscar Martínez (Velarde), Inma Cuesta (Nancy)...
  • Distributeur : Bodega Films
  • Date de sortie : 5 juillet 2017
  • Durée : 1h32

Kóblic

Un étranger fuyant son passé arrive dans une petite ville, se fait discret mais pas assez, entame une liaison avec la femme qu’il ne faut pas, s’attire la suspicion de l’autorité locale corrompue, pour finir par quelques règlements de comptes armés… Kóblic emprunte si volontiers les motifs du film noir et du western qu’à l’arrivée, ceux-ci prennent plus d’importance que l’arrière-plan exploité, qu’il soit géographique et historique (nous sommes en Argentine en 1977, sous le régime de Videla) ou psychologique. Tomás Kóblic est un capitaine de l’Armée de l’air qui s’est mis en congé sans l’accord de sa hiérarchie, la conscience tourmentée d’avoir conduit un « vol de la mort », un de ces avions d’où des opposants politiques étaient jetés vivants dans le vide. Mais force est de constater que si cet historique suscite une poignée de scènes agissant comme des piqûres de rappel (les flash-backs cauchemardesques teintés en gris-bleu sur l’incident traumatique), le sentiment de culpabilité ainsi illustré – sur le personnage, sur l’histoire nationale – reste plaqué, n’infuse guère de trouble dans son sujet, ne perturbe pas tant que ça la raideur du professionnalisme avec lequel le récit est mené et joué dans les moules du cinéma de genre, à commencer par le métier bien connu de l’acteur Ricardo Darín (le François Cluzet argentin) dans le rôle du héros.

Le goût du mal

Le film manque de peu d’être à cette image-là, et rien d’autre : un film consciencieux sur la mauvaise conscience, mais plus appliqué que concerné par ce qu’il filme. C’est sans compter sur le seul élément qui décale au moins d’un poil le sérieux du programme pour le rendre tant soit peu intrigant : le personnage du « shérif » de la ville. Affublé de stigmates physiques bien soulignés par les postiches (dents saillantes, perruque malicieusement suggérée dès le début, regard torve), nuançant la grossièreté de son apparence et de ses grimaces avec un ton de campagnard mi-cauteleux mi-menaçant, ce potentat local portant l’uniforme quand il lui plaît mais corrompu jusqu’à l’os, qui ne rechigne pas à déjeuner en exhibant sur la table son argent salement acquis, apporte sa note à la fois caricaturale, grotesque et bien inquiétante qui n’est pas sans le rapprocher du capitaine Quinlan campé par Orson Welles dans sa Soif du mal. L’acteur Oscar Martínez soutient avec doigté cet équilibre, au point de voler pratiquement la vedette à Darín, et on peut soupçonner le réalisateur Sebastián Borensztein d’accorder à ce personnage une attention supérieure au reste. Quand il entre en scène à la faveur d’une rencontre accidentelle avec Kóblic, la mise en scène ne commence pas par le faire apparaître à l’écran, mais nous fait adopter son point de vue subjectif sur son futur antagoniste. Ainsi est-il suggéré dès le départ comme une menace plus sérieuse et moins saisissable que la physiognomonie appliquée à sa fruste trogne ne le laisserait paraître – et le second rôle immoral de se montrer plus intéressant que le héros à la morale trop lisible.

Stabilité du pouvoir

De fait, non seulement le personnage garde une part de mystère derrière sa grossièreté ostensible, mais sa position dit quelque chose d’une certaine hypothèse de la société argentine de l’intérieur sous la dictature. Voué à ses petits trafics (dont on ne connaît qu’une partie) du haut de son statut intouchable dans la petite ville, voilà que l’arrivée de l’étranger le démange quelque peu, surtout quand il apprend que celui-ci est un militaire. Mais sa relation au pouvoir militaire – et de facto étatique – s’avère un peu lâche : il en appelle à celui-ci pour savoir si cet étranger aurait été envoyé là pour lui et, rassuré sur ce point, retourne à ses petites affaires, tandis que les gradés gèrent leur problème Kóblic sans lui. La menace posée par ce chef local (il hésite à s’en prendre à Kóblic puis, pour des raisons floues, décide d’en agir en manipulant un tiers) se montre du coup indépendante de celle posée par les émanations de la junte, et même plus prégnante que cette dernière (Buenos Aires est si loin). C’est une idée intéressante qui s’en dégage : sur ce territoire, la dictature qui a mis la main sur la nation impose moins sa loi qu’elle ne laisse des petits chefs locaux faire régner l’ordre à sa place et à leur manière. Sans doute étaient-ils déjà en place avant, et y resteront-il si le pays devait changer de régime. Démocratie ou non, certaines incarnations du pouvoir ne changent jamais. Le film tient là son versant le plus intéressant et le moins anodin ; il n’en est que plus dommage que celui-ci soit sacrifié à la fin, quand la logique de l’héroïsme taciturne et de l’hommage aux genres vient faire valoir ses droits.