La Partition inachevée
La Partition inachevée
    • La Partition inachevée
    • (Kad Svane Dan)
    • Serbie, Croatie, France
    •  - 
    • 2012
  • Réalisation : Goran Paskaljević
  • Scénario : Filip David, Goran Paskaljević
  • Image : Milan Spasić
  • Décors : Milenko Jeremić
  • Costumes : Marina Vukasović-Medenica
  • Montage : Kristina Poženel
  • Musique : Vlatko Stefanovski
  • Producteur(s) : Goran Paskaljević, Damir Teresak, Ilann Girard
  • Production : Nova Film, Maxima Film, Arsam International
  • Interprétation : Mustafa Nadarević (Pr Miša Brankov), Nebojša Glogovac (Mališa), Predrag Ejdus (le rabbin), Zafir Hadžimanov (Marko Popović), Meto Jovanovski (Mitar), Olga Odanović-Petrović (la réfugiée), Toma Jovanović (Neifeld), Rade Kojadinović (Kosta Brankov), Mira Banjac (Ana Brankov), Nada Sargin (Marija), Ana Stefanović (Hana), Čarni Derić (Isaac Weiss)...
  • Distributeur : Mica Films
  • Date de sortie : 26 novembre 2014
  • Durée : 1h30
  • voir la bande annonce

La Partition inachevée

Kad Svane Dan

réalisé par Goran Paskaljević

La Partition inachevée rappelle que l’histoire de l’ex-Yougoslavie ne fut pas endolorie que par les guerres des années 1990. De nos jours, à Belgrade, un professeur de musique tout juste retraité voit sa vie bouleversée en apprenant qu’il est un enfant adopté et que ses vrais parents, juifs, ont péri dans les années 1940 au camp de concentration nazi de Semlin bâti sur les champs de foire à la lisière de la ville. Par un tour du destin, son père était également musicien, et lui a légué avant de disparaître une partition musicale incomplète, que le professeur se met en devoir de terminer et de faire interpréter à la mémoire de ses origines perdues et retrouvées.

Goran Paskaljević, cinéaste qu’on a bien perdu de vue depuis son film le plus réputé Baril de poudre (1998), s’attache au devoir de mémoire (intention noble mais souvent casse-gueule quand une œuvre de fiction s’y penche) sur deux versants. L’un d’eux, celui de la remémoration des heures sombres de l’histoire, s’avère plutôt fragile. Sur la base de son personnage privé de souvenirs de ses origines, Paskaljević évite la reconstitution (la plus fréquente source d’embarras dans les fictions consacrées à la Shoah); mais il lui substitue deux séquences imaginaires, un rêve et une vision éveillée, qui viennent au professeur peu après les révélations le concernant. Le rêve, même supposé nourri par d’anciennes images enfouies dans le subconscient, se montre trop explicite pour ne pas laisser penser qu’il s’agit moins d’un rêve que d’une reconstitution détournée. Quant à la vision rassurante que le professeur s’imagine à la fin, elle ajoute une couche superflue d’illustration à la note finale positive, empiétant sur la place de la douleur qui, dans la réalité du personnage, y reste mêlée.

Retour difficile au monde

Le film convainc plus quand il aborde le devoir de mémoire strictement au présent, précisément en mettant en scène cette démarche. Le personnage du professeur, en effet, devient vraiment intéressant et émouvant quand il apparaît que pour assumer ses vraies racines, il doit d’abord renouer avec son temps, avec ce qui est à une portée plus directe de sa connaissance. Or, enquêtant sur les circonstances de sa perte originelle, l’homme redécouvre son propre monde qu’il semble avoir maintenu à distance. Il se fait simple récepteur de ce monde quand, visitant les immeubles modernes bâtis sur les anciens funestes champs de foire, il écoute patiemment une réfugiée lui conter la précarité de son existence. Mais c’est dans sa démarche active de rendre hommage à ses parents qu’il mesure, et le spectateur avec lui, le fossé qu’il a laissé se creuser entre lui et les autres. Les refus qu’il essuie de la part d’amis et de proches respectueux mais attachés à leurs propres problèmes ne font pas que signifier sa solitude dans sa quête: ils le mettent face à l’isolement insidieux dans lequel, dans sa posture de maître respecté et voué à son art, il s’est laissé enfermer – comme le souligne amèrement le dernier refus, le plus terrible, celui de son propre fils à qui, faute de présence paternelle, il sera difficile de transmettre le terrible héritage. On pourrait s’interroger sur la relation possible entre l’isolement des victimes de l’Holocauste vis-à-vis du reste du monde et celui de cet homme qui ne savait pourtant pas qu’il en faisait partie – comme si un sentiment non dit avait pesé sur sa destinée. Le film laisse cette vague interrogation en l’état, tandis qu’à travers son personnage de Juif à la redécouverte de lui-même mais aussi des autres, il raconte plus concrètement, avec sensibilité et doigté, le lien insécable entre la mémoire du passé et la conscience du présent.