Accueil > Actualité ciné > Critique > La Vallée mardi 22 mars 2016

Critique La Vallée

© Survivance

Fractures, par Benoît Smith

La Vallée

Al-Wadi

réalisé par Ghassan Salhab

Ghassan Salhab fait des films depuis 1986. On peut dire que cela fait de lui une figure annonciatrice de ceux qui représentent aujourd’hui aux yeux du monde cinéphile le cinéma libanais, des auteurs tels que Danielle Arbid ou le tandem Joreige-Hadjithomas. Néanmoins, aucun film de Salhab n’a pu sortir hors du Liban depuis Terra Incognita en 2002. La présente sortie française de La Vallée (2014) ressemble donc au début de la réparation d’une injustice – d’autant plus que le film, remarquable, donne envie de s’intéresser à celui qui l’a précédé, The Mountain (2010) : les titres (deux reliefs contraires) et les synopsis (qui comportent chacun un voyage en voiture, un départ pour l’un, une arrivée pour l’autre) pourraient en faire deux films symétriquement opposés.

La Vallée est, par ailleurs, un film tout en reliefs – lesquels surgissent, jusque sur des surfaces trompeusement planes, à un regard rendu attentif voire méfiant. Ce regard épousé par la mise en scène et rendu au spectateur, c’est celui de personnages menacés autant que menaçants. Soit un homme seul d’un certain âge, rescapé d’un accident de voiture mais manifestement amnésique, et une famille retirée dans sa propriété barricadée et gardée, se livrant à un trafic clandestin. Ces forces en présence, chacune gardant une part de secrets qui pourrait nuire à l’autre, se voient réunies contre leur gré dans ladite propriété isolée au cœur de la vallée de la Beqaa, à la tranquillité trompeuse tandis qu’autour d’eux (les retransmissions radio seules en témoignent) le Moyen-Orient s’embrase. Alors chacun scrute l’autre, scrute son entourage, son environnement. Et la force de La Vallée tient dans cette faculté de rendre à chaque plan cette tension du regard en partageant l’attrait de son objet. En attirant l’attention sur des fenêtres horizontalement barrées et d’autres motifs et paysages fracturés, en superposant champ et contrechamp dans de longs fondus enchaînés, Ghassan Salhab ne crée pas seulement de jolies formes (que d’aucuns, soyons-en sûrs, qualifieront trop vite d’« antonioniennes ») à partir des fissures du quotidien : il fait du contrechamp le plus banal un objet permanent de fascination et de vertige, et témoigne ainsi indirectement de l’état d’attente, de désir, de crainte de celui qui l’observe. L’hypnose que ces formes peuvent exercer séduit moins qu’elle instille une oppression secrète – au point que le cataclysme de la dernière partie du film, auquel les personnages et nous assistons à distance, fait le paradoxal effet d’un apaisement libérateur : puisque le mal est fait, la vigilance peut retomber.

La peur en face

Avec son art d’emprunter les pistes du thriller de genre pour mieux les tirer vers l’abstraction, son évocation d’un Liban tourmenté en un temps pas si défini (présent ? cœur d’une guerre récente ? anticipation ?), son articulation de certains thèmes (la mémoire, les tensions inter-communautaires), La Vallée pourra être (trop) facilement présenté comme une fable politique. S’il ne se dérobe pas à cette qualification, nous gagerons pourtant que le politique serait peu de chose s’il ne s’échappait de la fable pour créer des moments d’étrangeté comme ceux-là, où le pouvoir du cinéma se risque à incarner plus que l’objet filmé, aussi le point de vue inquiet de celui qui regarde, l’état d’individus, d’une communauté, d’un cinéaste, d’un peuple ou d’une nation peut-être. Un état qui cependant nous concerne tous, où l’Autre et l’Ailleurs deviennent l’objet de notre considération effrayée.

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