Accueil > Actualité ciné > Critique > Les Chansons populaires mardi 30 juillet 2013

Critique Les Chansons populaires

En la carcel de tu piel, par Olivia Cooper Hadjian

Les Chansons populaires

Los Mejores Temas

réalisé par Nicolás Pereda

Pendant sa toilette du matin, Gabino récite une série de mots, s’interrompt, reprend depuis le début, encore et encore. Ces propositions à la teneur sentimentale s’avéreront être les titres des chansons rassemblées sur une compilation qu’il vend dans le métro. Son apprentissage intensif, sous l’égide d’une mère dont il partage encore le foyer, devra bientôt compter avec l’irruption d’un invité surprise : un père ayant quitté le nid familial plus de vingt ans auparavant. Mais que l’on ne s’y trompe pas, Les Chansons populaires n’a rien d’une chronique sociale réaliste.

Si l’on connaissait le goût de Nicolás Pereda pour l’expérimentation sur les frontières entre les esthétiques documentaire et fictionnelle, ce film-ci brouille de nouveau les cartes. Il ne s’agit pas, comme dans le court métrage Entrevista con la Tierra, de faire s’alterner le documentaire et la fiction (ou leur simulacres), mais plutôt de mettre à nu l’artifice fictionnel. Les premières scènes font penser à une parodie de mockumentary. Plans fixes, conversations triviales, son direct laissant la part belle aux parasites : on pourrait croire à une tentative pataude de simuler la saisie sur le vif du quotidien d’une famille mexicaine. Sauf que le cinéaste n’essaye pas de nous berner. Il s’empresse d’ailleurs de rompre ce pseudo-naturalisme par l’incursion de scènes où les acteurs, isolés et immobiles, regardent la caméra de front, comme pour bien affirmer qu’ils ne sont ni eux-mêmes, ni des personnages, mais bien des corps de cinéma.

Dans ces Chansons populaires, on ne sait donc jamais très bien sur quel pied danser. Le parcours du film est semé d’embûches qui mettent à mal nos capacités à jouer le jeu. Comme si le cinéaste cherchait à tester nos limites : jusqu’à quel point seront-nous capables de nous contorsionner pour que la fiction soit possible ? Ainsi, au cours du film, l’acteur jouant le père disparaît pour laisser la place à une autre, se disant père également. S’agit-il du même personnage ? Quel est seulement le sens d’une telle interrogation dans la mesure où tout est faux ? Puis à mesure que le film progresse, les frontières du cadre s’ouvrent pour y laisser pénétrer réflecteurs, câbles et autres techniciens.

Amenés en terrain réflexif, nous avons le loisir d’observer la façon dont nous réagissons à ces violences faites au pacte fictionnel, la façon dont, mettant une forme d’instinct de survie à son service, nous rebondissons. Le récit manifeste s’enrichit d’une multitude de rhizomes dont nous sommes les seuls créateurs. Mais pour être vraiment plus qu’un exercice de style, Les Chansons populaires aurait sans doute nécessité une matière plus forte à l’origine. Certaines scènes à l’écriture et au mystère affirmés s’épanouissent dans cette esthétique du faux. La fixité des nombreux plan-séquences en exacerbe la cocasserie – ainsi ces variations autour du thème « le père et le fils parlent business », à chaque fois un peu plus absurdes, ou ce moment où les personnages se mettent à dialoguer comme dans une telenovela. D’autres scènes, plus faibles, ne sont pas à la hauteur de l’aspect impitoyable du dispositif et menacent de faire basculer le film dans la vanité. Ce sont là les risques de l’expérimentation. Compte tenu de l’intérêt qu’aura su nous inspirer l’entreprise, nous les acceptons sans rancune.

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