Accueil > Actualité ciné > Critique > Les Femmes de Visegrad mardi 29 avril 2014

Critique Les Femmes de Visegrad

© Deblokada

Vouloir dire, par Benoît Smith

Les Femmes de Visegrad

For Those Who Can Tell No Tales

réalisé par Jasmila Žbanić

Éventons juste un peu la fin du film : l’affiche française en montre l’image forte, où une femme prend une certaine posture. Rien d’autre ne la laisse pressentir, mais lorsqu’on y arrive, il est clair que tout le film de Jasmila Žbanić (Sarajevo, mon amour) trouve son point culminant dans cette issue, cette image, cette posture, qu’il tendait vers elle. Le choix de l’affiche française est donc compréhensible. Et pourtant, il ne rend pas vraiment service au film : si celui-ci présente quelque valeur, elle ne se trouve pas dans ce point culminant.

Vide touristique

Les Femmes de Visegrad est un exercice de devoir de mémoire fictionnel qui manifeste ses intentions d’une curieuse façon : inspiré d’une expérience réelle, il confie son premier rôle à la protagoniste même de celle-ci, l’artiste de performance australienne Kym Vercoe. Au cours de l’été 2011, Vercoe passe un peu de vacances dans la bonne ville de Višegrad, en Bosnie-Herzégovine, dans une ambiance de convivialité, de concerts et de pierres chargées d’histoire ancienne. Le désenchantement se fait à son retour, quand elle apprend qu’en 1992, l’armée serbe a commis des massacres dans cette ville : l’hôtel où Vercoe a séjourné, le Vilina Vlas, a même été le théâtre de tortures et de viols. Choquée de la chape de plomb posée sur ces faits sinistres (aucune trace à Višegrad, ni dans le chapitre consacré à la ville par son guide de voyage), elle décide de retourner sur les lieux pour exhumer la mémoire de l’horreur – à ses risques et périls.

Un long moment s’écoule avant que des bribes explicites de cette horreur s’élèvent. Non seulement elle, mais aussi son souvenir même s’avèrent un hors-champ plongé dans l’opacité, farouchement défendu par les habitants actuels : la neutralité des exposés du guide, les excuses historiques brandies par l’autochtone à l’étrangère comme une menace, les autorités locales promptes à la méfiance et à l’abus, et même l’amnésie volontaire du guide de voyage étranger « pour ne pas stigmatiser ». Seules les façades muettes, dont le charme de l’histoire ancienne camoufle la honte de l’histoire récente (comme le si beau pont Mehmed Pacha Sokolović que le film montre souvent, qui a vu s’entasser de nombreux cadavres d’innocents en 1992), se dressent pour témoigner malgré elles, puisqu’on finit par les regarder par le prisme des bribes de mémoire refaisant surface. C’est là ce que Žbanić réussit le mieux, honnêtement et sans forcer : un thriller tendu quasi exclusivement sur ce hors-champ têtu à l’épreuve de faits encore plus têtus, cette réalité muette camouflée par la parole trop assurée, mais qui n’en souille pas moins, même imperceptiblement, le charme des lieux dans notre regard.

Le geste de trop ?

Dommage, cependant, que cette sobriété dans le devoir de mémoire trébuche sur la fin, où la cinéaste semble avoir décidé, à la suite de sa narration d’une enquête, de marquer le coup. À ce stade, l’héroïne – l’artiste dans son propre rôle – adopte donc une posture, fait un certain geste pour commémorer les horreurs de l’hôtel Vilina Vlas, pour briser l’amnésie et le silence en laissant une trace. Le geste est symbolique, son interprétation sophistiquée, ce qui rompt avec l’évidence de la démarche empruntée jusque-là par la cinéaste. Eu égard à la discipline artistique de Vercoe, le film s’apparente, à ce moment précis et conclusif, à la captation d’une performance, d’un acte non spontané qui nous ferait passer d’un registre à un autre, plus abstrait, plus distant. Juste après, Vercoe est montrée s’agitant avec un danseur de rue contorsionniste réputé de Sarajevo (Suvad Veletanlić), comme dans un exorcisme physique des tourments qui l’agitent – une autre performance captée.

Une telle conclusion gêne un peu aux entournures. À travers les performances de l’artiste Vercoe filmées par la cinéaste Žbanić (on pourrait ajouter les performances de cet autre artiste, Veletanlić), le film force une conclusion assez académique et discutable sur une supposée nécessité de transfigurer les traumatismes par l’art – comme si celui-ci devait être la finalité – au détriment de l’aspect concret des faits ou de leurs traces manquantes. À cette promotion de la primauté de l’artiste sur son matériau, on est en droit de préférer un propos plus terre-à-terre, mais plus franc et pertinent sur les meurtrissures de la mémoire des peuples.

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