Accueil > Actualité ciné > Critique > Les Petits Princes mardi 25 juin 2013

Critique Les Petits Princes

Dessine-moi un ballon, par Louis Blanchot

Les Petits Princes

réalisé par Vianney Lebasque

JB vient de la campagne et veut devenir footballeur. Son talent parle en sa faveur. Problème : une malformation cardiaque contre-indique formellement ce rêve, encore que celle-ci ne l’empêche pas, grâce à quelques magouilles et un scénario un peu indulgent, d’intégrer un prestigieux centre de formation. Là, JB y découvrira la ville, l’amitié, l’amour. Il y découvrira surtout que sa passion, pour laquelle il est prêt à sacrifier sa vie, ne saurait susciter rien d’autre au cinéma qu’un objet transparent et domestiqué, petite beauté de vignette portée par un navrant inconscient de normalisation publicitaire.

Qui n’a jamais eu devant les yeux ce détournement décapant de Mozinor dans lequel Luc Besson, affalé sur le plateau du Grand Journal, détaille benoîtement devant une assemblée conquise son principal secret de fabrication : un générateur aléatoire de scénario ? Un défilement de « pute », « bagnole » et autres « chinois » y revient ad nauseam configurer le squelette de tous les projets du maître. Sketch désopilant et qui, du reste, ne serait pas aussi drôle, si cela ne témoignait pas de quelque vérité. Parce que son ombre plane au-dessus de ce petit coming-of-age movie (EuropaCorp coproduit et distribue ; son éminence est remerciée au générique pour ses « conseils avisés »), on ne peut s’empêcher de penser que ce qui ne fonctionne pas dans Les Petits Princes tient spécifiquement de cette idéologie de la formule et du cahier des charges. Crispant de constance et d’immutabilité, ce premier long-métrage de Vianney Lebasque enfile comme des perles les intentions et les passages obligés (querelles, bizutages, training montage, premiers émois) et participe de cette certitude étrange qu’ont certains films de croire que les événements au cinéma doivent s’enchaîner toujours d’une seule et même façon. Dans ce récit d’initiation en milieu footballistique, tout est tellement bien rangé, ajusté, lisible, conforme à l’idée qu’on pourrait se faire de cet environnement, qu’au plaisir de la satisfaction comblée se mêle très vite l’ennui du chemin rebattu.

Au début du film, il est une scène où le héros bute sur un exercice de probabilités. Pour se sortir d’embarras, il demande à son camarade de lui en expliquer le fonctionnement. Pédagogue, celui-ci répond, peu ou prou : « Il y a 1% de chances de rentrer dans un centre de formation ; il y a 10% de chances de devenir professionnel lorsqu’on y est ; donc il y a 1 chance sur 10 000 d’être professionnel. » À l’autre bout du récit, JB – qui a disons, une chance sur deux de périr de sa malformation s’il persiste à jouer – est fier de déclarer à son ami sa découverte : ce qui différencie la vie des mathématiques, c’est qu’un fait fort probable peut ne pas se révéler effectif. Que rien n’est beau, finalement, comme tromper les statistiques. On a donc envie de se demander : pourquoi le réalisateur n’a-t-il pas fait sien cet axiome ? Pourquoi le film se donne-t-il 100% de chance de ressembler à tous les autres ? Pourquoi le spectateur est-il chaque fois sûr de ce qui va arriver, de ce qui va se dire ? Pourquoi le film donne-t-il l’impression de souligner ses enjeux au marqueur, de monter ses séquences en pilotage automatique ? Pourquoi reconduire toujours à l’identique des histoires qui n’existent pas ?

Finalement, ce n’est pas tellement la naïveté de son récit qui, dans Les Petits Princes, fatigue, ni même son aspiration soumise au travail « bien fait » (comprendre : « fait comme dans une publicité »), mais plutôt cette espèce de manie typologique dans laquelle son réalisateur l’engonce spontanément, incapable de construire quelque tension dramatique ailleurs que dans le couloir balisé des oppositions sociologiques, ici martelées à coup de contrastes paresseux : ville et campagne, sport et art, fille et garçon. On sera du reste content d’apprendre qu’à Saint-Germain-en-Laye, tandis qu’au centre de formation le petit bouseux blanc se fait traiter de Jambon Beurre par ses camarades – parce que oui, le scénario lui a fait cette trouvaille de l’appeler JB – les petites bourgeoises coulent des douilles le long de leur piscine ; quand elles ne s’emploient pas, leur révision de géographie terminée, au street art dans quelque squat branché.

JB, personnage à initiales, « gars de la campagne » comme on dit, était pourtant loin d’être insignifiant : tout du long il glissera des champs de blé au terrain de foot, de la salle de classe au Parc des Princes, avec un idéalisme judicieusement buté et terre à terre. Seulement le film, au lieu de le suivre dans son combat, au lieu de l’écouter dans ses doutes, donne le pénible sentiment de le promener sur une suite de chromos éculés. De bout en bout, JB se dissout dans le programme du récit, marche dans son ombre, en subit la marche forcée. On se souvient que le Petit Prince, avant de « tomber comme tombe un arbre », était un personnage curieux de tout. Il savait s’étonner de choses terribles : qu’il fallût être bien habillé pour être entendu, qu’il fallût révéler le prix des choses pour en prouver la qualité, qu’il fallût se protéger de l’amour comme on se protège des épines d’une rose. Il découvrait le cliché comme on découvrait une fille de ses vêtements. Où sont les Petits Princes dans le film ?

Annonces