Accueil > Actualité ciné > Critique > Rogue : l’ultime affrontement mardi 4 septembre 2007

Critique Rogue : l'ultime affrontement

Où est passée l’âme des guerriers ?, par Benoît Smith

Rogue : l’ultime affrontement

War

réalisé par Philip G. Atwell

Le générique seul donne une idée de l’opportunisme du projet et de la volonté du producteur Steve Chasman de ratisser large. Promoteur d’un cinéma d’action synthétisant divers courants de culture populaire, Chasman a semble-t-il décidé de mobiliser toutes les forces vives de son catalogue. Ainsi, de ses collaborations avec Besson (Le Baiser mortel du dragon, Danny the Dog), il a gardé Jet Li et le chef-opérateur Pierre Morel. Face à Li, on trouve l’acteur en contreplaqué Jason Statham (promu star dans Le Transporteur et sa suite) et le mannequin Devon Aoki (de l’impayable DOA : Dead or Alive). À la chorégraphie des combats : le Hongkongais Corey Yuen, déjà impliqué avec Chasman dans tous les films susnommés. Pour la note branchée, on a promu réalisateur un certain Philip Atwell dont le CV touche essentiellement à la production de clips de rap.

L’ennui est qu’à l’arrivée, tous ces élans vers une hypothétique modernité n’aboutissent qu’à une resucée sans joie, plombée par les postures, de clichés du genre qu’on pensait enterrés avec, disons, les années 1980. Synopsis : un flic rugueux (Statham) traque le tueur impavide (Li) qui a décimé la famille de son coéquipier, contemplant au passage de son œil blasé – sa seule expression pendant tout le film – la guerre des gangs qui fait rage entre triades et yakuzas, tous fourbes et impitoyables comme au bon vieux temps de Michael Dudikoff tendance American Ninja et associés. Le plus consternant n’est pas tant la simple présence de la tonne de simplismes charriés par Rogue... (du simple cliché, tellement usé qu’il arrive à surprendre, à un racisme larvé d’un autre âge) que les tentatives du film d’en faire passer la pilule en se donnant une contenance, recherchant une crédibilité propre à l’élever au-dessus de la qualité direct-to-video qui lui pend au nez. Car Rogue..., c’est son drame, se prend extrêmement au sérieux, avec la sophistication dérisoire de son intrigue, le professionnalisme sec et sans envie d’une réalisation à peine secouée de quelques effets de montage publicitaires, et le sérieux de plomb affiché par ses interprètes – à compter par celui qu’on s’attendait le moins à voir piégé dans cette rigidité : Jet Li.

« Mannequin »

Sans être un comédien d’exception, Jet Li a montré, au cours de sa carrière hongkongaise, une prestance naturelle qui, associée à ses talents dans les arts martiaux traditionnels chinois, en a fait le jeune premier le plus populaire du cinéma d’action asiatique. Utilisés à leur meilleur niveau par des cinéastes de talents divers – au sommet desquels trône le dément Tsui Hark –, ce charisme et cette agilité, exposés depuis à une gloire internationale, se sont abîmés dans les carcans d’un système hollywoodien qui n’a cherché qu’à l’enserrer dans une conception du cinéma d’action qui ne lui correspondait pas vraiment. Introduit à Hollywood en méchant dans L’Arme fatale 4 – où, même sous-employé, il tirait son épingle du jeu –, il n’a depuis été que baladé entre expériences ineptes de fusion entre arts martiaux et culture hip-hop (les navets d’Andrzej Bartkowiak), sous-exploitation criante dans des séries B prétentieuses (The One) et tentatives fragiles de rôles de composition (l’immature Danny the Dog).

Le tueur à gages froid et mutique qu’il interprète dans Rogue... est sans doute sa tentative la plus pénible de concilier l’image de combattant virtuose qu’on lui connaît avec les stéréotypes des cinémas occidentaux. Réduit au silence quasi complet et à une expression unique fatiguée pendant tout le métrage, engoncé la plupart du temps dans la raideur d’un mannequin de chez Armani avec complet et lunettes noires, invité de temps en temps à livrer des combats paresseusement filmés, l’acteur semble plus motivé par le devoir que par l’envie de porter ce rôle où les scénaristes ont dû confondre minimalisme avec profondeur, là où il n’y a en vérité que schématisme. Sa prestation sans souffle, capable seulement de meubler une production indigne de lui – au point de céder la vedette à un Statham qui ne fait rien pour la mériter –, marque un nouvel échec de son intégration dans une industrie de divertissement globalisante qui échoue à l’utiliser à sa juste valeur. Il ne reste qu’à guetter ses prochaines apparitions dans le cinéma chinois pour savoir si Hollywood – sans parler du petit cousin déficient Luc Besson – a éteint durablement ou non la flamme du héros d’Il était une fois en Chine.

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