Accueil > Actualité ciné > Critique > Sausage Party mardi 29 novembre 2016

Critique Sausage Party

© Sony Pictures Releasing France

C’en est fini de l’au-delà, par Adrien Mitterrand

Sausage Party

Sorti en août aux États-Unis sans faire de remous particuliers, Sausage Party a bien failli ne jamais atteindre les salles françaises. Il est vrai que ce film d’animation, pas vraiment destiné aux enfants, pose question quant à sa distribution, d’autant plus en cette période peu propice aux plaisanteries de mauvais goût sur les communautarismes, la religion et la sexualité. Irrévérencieux et joyeusement graveleux, Sausage Party marque ainsi le retour du duo Seth Rogen / Evan Goldberg, après leurs deux films en tant que réalisateurs, C’est la fin, et L’Interview qui tue !. Ils se cantonnent néanmoins cette fois au scénario, laissant Conrad Vernon (les franchises Shrek, et Madagascar…) et Greg Tiernam aux commandes. Le menu affiché dès les premières minutes est bien simple : mettre les pieds dans le plat de tous les sujets sensibles du moment. Religions donc, mais aussi conflit israélo-palestinien, racisme, créationnisme, homophobie… Rien n’est oublié pour offrir une fête à la saucisse délirante qui ne sera bien évidemment pas du goût de tout le monde.

Les pieds dans le plat

Sausage Party nous raconte donc l’histoire de Franck, petite saucisse à hot-dog attendant impatiemment comme tous les aliments d’un supermarché d’être emportée vers le grand au-delà par les dieux consommateurs. Mais un pot à moutarde au miel ramené au magasin pour être échangé joue soudain les trouble-fêtes : selon lui, il n’y existerait aucun au-delà. La seule chose qui attendrait les marchandises serait une cruelle consommation par les dieux. Franck et Brenda (sa petite amie pain brioché), bientôt accompagnés de Lavash le pain pita et de Sammy le bagel, vont alors parcourir les différents rayons pour enquêter sur cette terrible révélation. Au fil des rencontres avec les « habitants » du supermarché, se déploie une insatiable créativité visant à transformer les produits de grande consommation en personnages tiraillés entre l’espérance fiévreuse d’être le prochain « élu » des dieux et la difficile cohabitation avec leurs voisins de rayons. Chewing-gum, papier toilette, packs de bières, tacos, jus de fruits… tous se côtoient ainsi au sein d’un jeu d’échelles brillamment mis en scène, évoquant le travail de l’équipe de Toy Story 3 (les magnifiques textures en moins, certes). La franchise phare de Pixar apparaît d’ailleurs comme le maître-étalon pour Sausage Party, notamment par son alternance du point de vue des humains et des objets. Ainsi, vingt ans après le premier opus des aventures de Woody le cow-boy, cette révolte des produits de consommation prend le relais pour allègrement venir secouer la routine des films d’animation 3D américains.

Produits de tous rayons, unissez-vous

Le film est bien évidemment à savourer en version originale, Seth Rogen retrouvant ici ses habituels compères (James Franco, Jonah Hill, Kristen Wiig, Michael Cera), accompagnés de quelques nouveaux venus pour l’occasion (Edward Norton, Salma Hayek…). Et l’on comprend aisément que le projet ait fédéré, ce Sausage Party tirant à boulets rouges sur tout le spectre des valeurs réactionnaires américaines. La structure du récit est pourtant des plus classiques : le voyage de Franck le mènera peu à peu aux origines de la machination, en même temps qu’il fuit le bad-guy de l’histoire (une poire à lavement psychopathe, rien que ça). Mais le déjà-vu est ici systématiquement mâché et recraché, plus encore que dans les films d’animation des studios concurrents pourtant coutumiers de double discours, de mises en abyme et d’autoréférences. Le résultat est une avalanche d’idées allant de la métaphore politique bien sentie, à la scatologie la plus crasse (Seth Rogen oblige), ce qui n’empêche aucunement le film de développer cette fois-ci une impertinence bien réelle (de celle qui manquait terriblement à L’Interview qui tue !).

C’est qu’il est avant tout question d’émancipation dans Sausage Party, et la survie des personnages tiendra au dépassement de toutes les règles, principalement les plus fondamentales, les plus incontestables. Ainsi la géniale chanson d’ouverture, au cours de laquelle les produits célèbrent d’une seule et même voix béate les dieux consommateurs, deviendra l’incarnation de la grande mascarade qu’il faut abattre à tout prix. L’univers lumineux et coloré de la grande distribution se transforme alors en un terrain de guerre où les marchandises jurent, fuient, tuent, agonisent parfois, dans leur tentative désespérée d’échapper à leur triste sort. Nos petits personnages y gagneront la reconquête d’une liberté sans limites, débarrassés de toutes ces mythes qui les maintenaient bien sages dans leurs rayons, par peur de la punition promise et par oubli de leur propre mortalité. Pour peu d’y goûter, Sausage Party permet de partager le plaisir communicatif du blasphème joyeux et trash, pas si bête et méchant, à l’encontre de toutes les divinités religieuses et idéologiques. Rire de tout, de n’importe quoi aussi, et plus encore de ce qui n’est pas vraiment drôle… voilà qui fait un bien fou.

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