Accueil > Actualité ciné > Critique > Suite armoricaine mardi 8 mars 2016

Critique Suite armoricaine

Cartographie des sentiments, par Clément Graminiès

Suite armoricaine

réalisé par Pascale Breton

Cela fait douze ans que nous étions sans nouvelle de Pascale Breton. Mis à part un moyen-métrage Château Rose en 2013 et quelques collaborations au scénario pour la télévision, le très beau coup d’essai que fut Illumination en 2004 n’avait pas connu de suite. Il faut pourtant reconnaître à la réalisatrice d’avoir su imposer dès son premier film une vraie singularité de ton dans sa manière de dépeindre entre doutes et décalage les tourments existentiels d’un jeune Breton. La jolie familiarité qui émanait de ce résultat aussi incongru qu’enthousiasmant nous avait laissés un peu orphelins : c’est donc avec une joie non dissimulée que nous accueillons Suite armoricaine, ce deuxième long-métrage un peu hors-normes, à la fois libre dans sa structure éclatée qui se nourrit des inconstances des personnages et précis dans son obstination à traverser les apparences. S’il est probablement plus grave et moins fantasque qu’Illumination, Suite armoricaine continue néanmoins de se nourrir de cette circularité des énergies entre les personnages. Mais surtout, on retrouve cette malice propre au cinéma de Pascale Breton, faisant de l’existence un étrange jeu de piste parsemés d’énigmes à déchiffrer. Quelque part entre la mythologie et l’introspection personnelle, la réalisatrice filme l’espace se dérobant sous les pieds de ses personnages, faisant fi des frontières (géographiques, sentimentales, filiales, surnaturelles) pour mieux toucher à l’abstraction de leur être.

Destins croisés

Deux personnages qui n’ont a priori rien à voir ensemble fréquentent l’université de Rennes. Françoise, la petite cinquantaine et professeure d’histoire de l’art, a fui Paris qu’elle ne supportait plus pour venir retrouver ses racines en Bretagne. Elle fut elle-même étudiante dans cette université, époque durant laquelle elle avait noué des amitiés désormais figées sur une vieille photo en noir et blanc qu’elle transporte avec elle. Ion, quant à lui, est un jeune étudiant en géographie de 19 ans : prétendument orphelin, il tombe rapidement amoureux d’une jeune aveugle qui étudie avec lui. Chez Pascale Breton, les signes ne trompent jamais : c’est en comparant avec elle ­– alors qu’elle n’y voit rien – deux cartographies pour y trouver la similitude que Ion comprend qu’elle est faite pour lui. Pour Françoise et Ion, ce début d’année universitaire symboliserait un nouveau départ : la première s’est éloignée d’un compagnon qui avait fini par endosser le rôle de psychanalyste intrusif ; le second a réussi à mettre de la distance entre lui et sa mère, une femme égoïste et culpabilisante qui n’arrive pas à (ou ne veut pas) mettre de l’ordre dans sa vie. Sauf que Suite armoricaine ne se contente bien entendu pas de cet état de fait : derrière l’apparente dynamique qui se met en place, la réalisatrice enregistre de manière déstructurée les fissures de ses deux personnages, à la fois poursuivis par des fantômes dont ils n’ont pas mesuré l’influence et tétanisés à l’idée de leur propre dislocation dans un monde qu’ils ne parviennent plus à déchiffrer.

La traversée des apparences

Pourtant, il est essentiellement question de lecture dans le film : Ion apprend à se familiariser avec les cartes de géographie pour mieux appréhender le monde physique qui l’entoure ; Françoise analyse pour ses étudiants des tableaux qui fourmillent de symboles et messages cachés laissés par ceux qui les ont peints. Mais le brouhaha constant qui occupe le champ sonore (une belle scène où la professeure a du mal à poser sa voix dans le micro pour couvrir le chahut des élèves) trahit l’incertitude qui parcourt Suite armoricaine de bout en bout. C’est bien tout ce qui fait le prix de ce beau film constamment sur le fil et qui ne cherche pas à élever la voix : le regard que pose Pascale Breton sur ses personnages ne prend jamais l’ascendant sur eux. Plutôt que de s’intéresser au pathétique possible de certaines situations (le vol assumé d’un manteau par l’ancienne amie de Françoise par ailleurs mère d’Ion), la caméra préfère faire corps avec cette absurde tragédie qui se joue sous nos yeux. Cela donne parfois le sentiment d’un film qui, à l’image de ses personnages, se désarticule pour atteindre un certain délitement. Et c’est dans cette lente désintégration du temps – où même les rêves les plus lisibles viennent obscurcir toute pensée qui se voudrait réflexive – que Suite armoricaine trace sa route, aussi sinueuse soit-elle, vers un territoire aussi beau qu’inconnu.

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