The Fits
© ARP Sélection
The Fits
    • The Fits
    • États-Unis
    •  - 
    • 2016
  • Réalisation : Anna Rose Holmer
  • Scénario : Anna Rose Holmer, Saela Davis, Lisa Kjerulff
  • Image : Paul Yee
  • Décors : Charlotte Royer
  • Costumes : Zachary Sheets
  • Son : Chris Foster
  • Montage : Saela Davis
  • Musique : Danny Bensi, Saunder Jurriaans
  • Producteur(s) : Lisa Kjerulff, Anna Rose Holmer
  • Production : Yes, Ma'am!
  • Interprétation : Royalty Hightower (Toni), Alexis Neblett (Beezy), Da'Sean Minor (Jermaine), Lauren Gibson (Maia), Makyla Burnam (Legs), Inayah Rodgers (Karisma), Antonio A.B. Grant Jr (Donté)
  • [Chorégraphes] Mariah Jones, Chariah Jones
  • Distributeur : ARP Sélection
  • Date de sortie : 11 janvier 2017
  • Durée : 1h12

The Fits

réalisé par Anna Rose Holmer

En flânant dans les couloirs du gymnase où elle pratique la boxe, Toni, onze ans, passe un jour devant une salle où d’autres filles dansent le drill (une forme de hip hop). Visiblement fascinée par cette autre façon de mettre son corps en mouvement et d’affronter les autres, elle se laisse tenter par l’expérience et intègre un univers féminin qui lui était jusqu’alors inconnu, mais qui ne tardera pas à être secoué par d’étranges crises (« fits ») touchant les danseuses les unes après les autres.

Sur le papier, donner aux angoisses liées à l’adolescence la forme d’une menace venant attaquer physiquement des jeunes filles n’est pas nouveau, mais Anna Rose Holmer décline ce principe d’une façon singulière : The Fits ne propose ni une expérience cathartique qui ferait éprouver au spectateur lui-même l’angoisse de ses personnages, ni une élucidation progressive du mystère jusqu’à la rationalisation de la métaphore. Bien qu’il se déroule dans un environnement social presque exclusivement afro-américain, et donc pas tout à fait indéterminé, The Fits n’a rien de sociologique non plus – les parents sont hors champ et la cité n’est qu’aperçue.

Il s’agit donc plutôt d’évoquer un certain âge de la vie à travers le cheminement de Toni, dont les regards-caméra attestent l’individualité. Anna Rose Holmer se refuse à fonder son récit sur des dialogues qui exprimeraient les pensées du personnage mais livre une mise en images précise de ce lieu d’expression opaque qu’est le corps. La solitude de Toni est rendue sensible dès le début du film en un plan saisissant : l’équipe hurlante des Lionnes, le groupe de danseuses qu’elle n’a pas encore rejoint, traverse le champ en trombe et semble même traverser le personnage lui-même, qui poursuit sa marche invisible sans détourner le regard du sol.

Entre deux rives

La réalisatrice fait s’incarner l’intériorité du personnage dans l’espace du gymnase, où se déroulent la majorité des scènes, tantôt côté boxe, tantôt côté drill. Par des jeux de contrastes, d’échos et de symétries, la représentation de ce décor nous renseigne sur ce que Toni traverse, sur ses positionnements par rapport à elle-même, positionnements dont l’usage du flou visuel et sonore et les mouvements d’appareil flottants suggèrent le caractère fluide et mouvant.

Si, en apparence, la ligne narrative du film pourrait se résumer en des termes douteux (une jeune fille se détourne d’un « sport de garçon » pour s’épanouir davantage dans un « sport de fille »), il ne s’agit nullement de glorifier la conformité de l’identité de genre à l’identité sexuelle : Toni abandonne la boxe pour la danse, mais ne rentre pas dans le rang pour autant. Le film décrit les mécanismes d’assimilation sans les idéaliser ni les diaboliser : il s’agit de négocier avec une identité de groupe pour parvenir à s’y intégrer (« fit in ») sans se trahir, et c’est au niveau du corps, devenu champ de bataille, que cette négociation a lieu. Qu’est-ce qui déclenche la transformation de Toni ? Est-ce sa vision fascinée d’une battle de drill, ou bien sa contamination physique par l’encre dorée d’une affiche des Lionnes ? Dès son entrée dans le monde des futures femmes, son corps sera en tout cas soumis à une série d’interventions : pose de tatouage temporaire, apposition de vernis pailleté, perçage d’oreilles à l’aiguille… Toni répond à ces manipulations avec ambivalence : elle se laisse faire un temps, puis décolle le tatouage, gratte le vernis, et libère les oreilles infectées du bijou qui prétendait les orner.

Corps en lutte

Les crises constituent une autre façon d’extérioriser tout ce qui agite Toni au seuil de l’adolescence. Ce phénomène qui touche d’abord les danseuses les plus âgées et dont on pourrait envisager une origine sexuelle s’étend bientôt aux plus jeunes. Tandis que l’on peine à identifier le facteur contaminant, la peur se mêle à la fascination. À force de se multiplier, les crises finissent par se banaliser et le problème sanitaire se mue en phénomène de mode. Par sa métaphore polymorphe, Anna Rose Holmer évoque ainsi une contamination psychologique qui rappelle les phénomènes viraux si puissants et rapides à l’ère numérique.

Tout autant que leur transmission, les crises elles-mêmes sont imprévisibles dans leur déroulement. Chacune provoque un cocktail de symptômes bien particulier : convulsions, contorsions, tétanie… La seule chose qui semble commune aux différentes « victimes » est l’expérience d’une dépossession momentanée de leur corps, d’un écart à soi. L’une des jeunes filles dit avoir eu l’impression de flotter au-dessus d’elle-même, comme s’il fallait reculer pour mieux sauter dans l’âge adulte. Avec ce premier long métrage de fiction qui regorge de trouvailles et se détourne constamment des évidences, Anna Rose Holmer fait ainsi du corps le site d’une ambivalence, d’un lutte pour tenter d’être soi parmi les autres.