Accueil > Actualité ciné > Entretien > Sylvain Pioutaz et Julien Lecat mercredi 13 septembre 2006

Entretien Sylvain Pioutaz et Julien Lecat

Demain la veille : une présentation, par Oriane Polack, Vincent Avenel

Sylvain Pioutaz et Julien Lecat

pour la sortie de leur court-métrage « Demain la veille »

Faire du cinéma est toujours plus affaire de débrouillardise, lorsqu’on parle de cinéma indépendant. Confrontés à l’indifférence des producteurs institutionnels, les jeunes réalisateurs Julien Lecat et Sylvain Pioutaz ont financé leur court métrage Demain la veille d’une façon pour le moins originale : en lançant une souscription sur le net. Ressuscitant la SF « classique », le film décrit le calvaire d’un homme qui s’aperçoit par hasard que son monde existe à rebours de lui-même. Confronté à une mystérieuse police de la réalité et à une résistance constituées d’éveillés tels que lui, il tente avec difficulté de rester sain d’esprit. Demain la veille fait date à plus d’un titre, en consacrant deux réalisateurs pleins d’avenir, et en inventant une façon de faire du cinéma infiniment plus proche de son public. Un public qui n’attendait que cette chance de découvrir les dessous du 7ème art, et d’en être une partie intégrante. Récit et analyse de l’aventure par les deux réalisateurs.

Le mode de financement de Demain la veille a fortement participé à sa célébrité. Pour vous, ce mode de financement a-t-il été une liberté ou une contrainte ?

Julien Lecat : Dans le sens où ça a marché, c’était une liberté, sinon, on n’aurait rien pu faire. On aurait fait le film, mais on n’aurait pas eu le matériel qu’on voulait.

Vous aviez un rapport assez particulier avec vos « bailleurs de fonds » : dans ce sens, est-ce que ça aurait pu être une contrainte, éventuellement ?

Sylvain Pioutaz : Il y avait une pression supplémentaire car c’était des investisseurs, mais ce n’était pas une contrainte. C’était une pression parce qu’ils nous donnaient de l’argent et attendaient quelque chose. Mais en soi, ce n’est pas une contrainte parce que ça ne nous freine artistiquement à aucun moment. Dans le processus du film, on a pu faire ce qu’on voulait.

JL : Et puis je pense que la pression, ça motive ...

Comment en êtes-vous venus à choisir ce type de financement ?

SP : On a essayé de financer le film normalement : avec le CNC, la Région, les chaînes de télévision, et personne n’a voulu de nous ou presque... Il y a une chaîne de télé qui a préacheté le film, la chaîne du câble 13ème Rue. Finalement, on avait 2% de notre budget – et ce n’était pas suffisant. Comme on venait tous du net, on a eu l’idée, Guillaume, Julien et moi, du site internet pour financer le film un peu différemment. C’était plus une solution de dernier recours, pour pouvoir faire le film qu’on voulait.

JL : À un moment, on a tout envisagé, même vendre des gâteaux dans la rue... On a fait une liste de tout ce qu’on pouvait faire pour avoir un petit peu d’argent, et l’idée du net est venue. On s’est dit qu’on pouvait la tester. Et puis si ça n’avait pas marché, on serait allés vendre des gâteaux dans la rue. On espérait récolter à peu près 1000 €, et on a eu 17 fois plus.

Le budget de 17 000 € : c’est ce que vous aviez prévu et vous avez arrêté les souscriptions une fois la somme atteinte, ou bien c’est tout ce que vous avez reçu et vous avez fait avec ?

JL : On n’a jamais arrêté, en fait. On n’a tellement pas arrêté qu’on a oublié d’arrêter, c’est-à-dire qu’il y a encore des gens qui ont envoyé 20 € il y a un mois, donc on va leur envoyer le DVD. On avait budgétisé le film à 30 000, donc ça fait un peu plus de la moitié, mais l’argent sert toujours. Le problème, c’est surtout la postproduction : on avait dépensé tout ce qu’on avait, donc on a dû trouver des plans, attendre que les choses se fassent. Si on avait eu l’argent, on aurait confié le boulot à des boîtes qui auraient fait ça en une semaine, mais on l’a fait en un an.

Le rapport que vous avez au public, c’est un peu du « cinéma participatif » ?

SP : C’est quelque chose dont on est assez fiers, parce qu’on a un petit peu réduit les échelles entre les gens qui font les films et les gens qui vont les voir. C’est sur un court métrage, c’est évidemment plus simple que sur un long. Au final, quand on voit les gens qui ont donné de l’argent, et qui se sont intéressés au projet, on voit que ce ne sont pas forcément des gens qui sont cinéphiles. Ils sont hyper curieux de voir comment on fait des films, pourquoi ça coûte autant d’argent, puisqu’au final ça fait des sommes assez monstrueuses, et pourquoi ça prend autant de temps, comment on fait, dans quel ordre, quelles sont toutes ces étapes. Les gens qui nous ont donné de l’argent, qu’ils soient banquier, étudiant ou dentiste, ont pu, souvent pour la première fois, voir d’un petit peu plus près le processus, et comprendre...

JL : Ces gens, c’était nous il y a cinq, dix ans. Les gens l’oublient quand ils font un long par an. Personnellement, je trouve que ce qui est important, c’est de communiquer.

SP : Le fait de financer le film de cette manière a un côté légitime dans le sens où les spectateurs choisissent eux-mêmes les projets qu’ils ont envie de voir à l’écran. Ce n’est plus le monsieur en costard de chez tel distributeur qui choisit – enfin, si, il sera toujours là – mais le public peut dire « nous, on a envie de voir ce projet ». Pour prendre l’exemple du film de Boukhrief : s’il n’y a personne qui veut de ce film-là, et qu’il y a un engouement qui se crée sur le web en disant « si, c’est un super projet », peut-être que ça peut titiller ensuite le distributeur. Mais prenez par exemple un film que je n’aime pas citer, Brice de Nice : il y a des mecs qui ont fait un site internet sur Brice de Nice, et le truc a cartonné. Ils se sont dit « il y a vrai engouement autour de BdN, si on faisait un film ? »

Est-ce que vous pensez que Demain la veille peut être étouffé dans les médias par le caractère exceptionnel de son financement ?

SP : Je ne pense pas. Je pense qu’un court métrage n’est jamais étouffé par une couverture médiatique parce que, normalement, il n’en a pas... Sans le financement, il n’y a pas de raison qu’on ait parlé de Demain la veille plus que d’un autre film. Il y a eu, par exemple, le petit reportage sur Canal+. Mais ça n’étouffe pas la couverture médiatique qu’on aurait pu avoir, notamment dans les festivals de films. En effet, quand on présente le film dans des festivals, les gens ne savent pas comment le film a été financé. C’est quelque chose qui vient en plus.

JL : Quoi qu’il en soit, c’est la même équipe qui a décidé de faire ce financement et de faire le film. Donc au final, je pense que les gens se disent « oui, c’est une bonne idée » et ça donne envie aux gens de voir le film, en tous cas. Qu’ils l’aiment ou pas, c’est un autre débat...

Pouvez vous nous parler de vos carrières respectives avant Demain la veille. Vous aviez déjà tourné ensemble ?

JL : Avant Demain la veille, non. Pendant la postproduction, on attendait tellement qu’on s’est dit : on a envie de tourner, on va tourner un petit court, qui s’appelle La Corde sensible, dans le cadre d’un festival de films faits en 48 heures. Mais avant, on n’avait pas travaillé ensemble.

SP : Si, si, un peu sur des sites de Jeunet. Enfin, bon. On avait bossé ensemble mais pas sur des films.

Un film avec deux réalisateurs, c’était indispensable, selon vous ?

JL : Pas du tout ! C’est une rencontre. Entre nous et avec Guillaume. On est jeunes, on a envie de tourner, c’est tout. On l’a écrit ensemble et puis on s’est dit : autant le réaliser ensemble aussi. On avait envie de faire un film tous les trois : c’est plus qu’une co-réalisation.

Sur Demain la veille, qu’a apporté le fait d’avoir le budget d’une production, sans avoir une production derrière ? D’être sur un projet indépendant, autoproduit, et où vous pouvez vous permettre des choses esthétiquement peut-être plus poussées que sur un court métrage qui va coûter 500 euros ? Qu’est-ce que ça a apporté sur le tournage et qu’est-ce que vous sentez que ça peut apporter sur un prochain projet ?

JL : C’est vrai que ce sont deux façons différentes de faire des films : sortir une DV et faire un film avec 3 potes, et se réveiller un matin avec 50 techniciens à qui s’adresser, c’est différent . Je pense que les deux sont bien.

SP : Les deux démarches sont différentes. Je pense que faire Demain la veille comme ça a été une super expérience. Au final ça n’a pas coûté super cher, ce n’est pas un gros tournage. Mais on apprend énormément en tournant avec une grosse équipe.

JL : On apprend dans les deux manières de faire. Quand on est tout seul, on apprend forcément à tout faire. C’est bien de savoir qu’il y a tel problème dans le maquillage, dans la lumière... C’est plus l’apprentissage par le plantage quand on est tout seul, parce que forcément on n’a personne qui nous dit quoi faire. Quand il y a une grosse équipe, c’est plutôt l’inverse, on apprend par le positif. On voit des gens super forts travailler. On apprend aussi à leur parler. Tout cela nous prépare dans l’objectif de faire un long, où on a forcément une grosse équipe. Quand on a envie de faire des longs plus tard, c’est bien de faire ce genre de projet : il y a à peu près le même nombre de techniciens que sur un long métrage. Il y a moins la pression, mais en même temps je pense que le plus dur avec une équipe c’est de communiquer tous ensemble. Quand on fait des films dans son coin, on n’apprend pas à communiquer.

SP : Dans l’autre sens c’est pareil : tu apprends à accepter les propositions. Les gens qu’on a eus, qui sont des gens plutôt confirmés, nous ont aussi appris que l’idée qu’on avait du film n’était pas forcément la meilleure. Et avoir quelqu’un qui travaille sur le montage permet d’avoir un autre regard, de dire : « ah oui, c’est peut-être intéressant de faire comme ça », alors que toi tu ne l’as pas forcément vu. Et c’est aussi valable pour les acteurs. C’est aussi apprendre à recevoir des propositions et à en tenir compte pour tous les postes. Faire un film avec une grosse équipe, c’est aussi apprendre à faire un film à plusieurs.

Et comment s’est passée votre recherche de techniciens ? Est-ce que c’était par rapport au site internet, au scénario, au budget qui grossissait, et qui faisait que vos attentes au niveau technique changeaient ?

JL : On a eu une équipe de base, parce qu’on connaissait des gens d’avant. Ensuite, pour rechercher ceux qui nous manquaient, on a trouvé les gens du son et du maquillage grâce au site. Ça nous a permis de rencontrer des gens. C’est vrai que pour le premier contact, le site nous a énormément aidés.

Comment avez-vous présenté le site pour inciter les gens à vous envoyer de l’argent ? Est-ce qu’il y avait un synopsis, des croquis, des photos, qu’avez-vous mis dessus pour que les gens s’y intéressent ? Comment avez-vous décrit l’univers sur lequel vous vouliez travailler ? Qu’est-ce qui était suffisamment intrigant et solide pour que les gens aient envie de s’investir ?

JL : Quand on prépare un film, on crée et on exploite beaucoup de documents par nécessité, comme des photos de repérage, des croquis de mise en scène... On s’est dit que ce serait vraiment intéressant que les gens à qui on va demander de l’argent puissent avoir accès à tous ces éléments. Parce qu’il y a un petit côté making-of, et c’est très à la mode, c’est ce que les cinéphiles aiment aujourd’hui. C’est normal que, quand on demande à quelqu’un de nous aider, en échange, on lui offre tout ce qu’on a.

SP : Ça allait dans le sens de ce qu’on disait tout à l’heure. Il y a cinq ans, on aurait adoré avoir ce genre de choses. En bossant sur les sites de Jeunet ou de Klapisch, je prends un plaisir fou à retrouver ces éléments de storyboard, de bouts de tissus qui ont servi sur les films. Ces petits trucs qu’on peut mettre sur le site, en disant « ah, tiens, ils sont partis de ça ». Pour un cinéphile, c’est super d’avoir accès à des croquis de storyboards, de scènes qui ont été coupées. Du coup on s’est dit qu’on allait présenter tout aux gens du site parce que ça peut les intéresser. Si ça nous intéressait, c’est que ça intéresserait peut-être d’autres personnes.

Le film est l’héritier d’une longue tradition assez subversive : l’anticipation, la science-fiction... C’est un choix militant, de votre part ?

SP : Je pense que ce n’est pas un film revendicatif, ce n’est pas un film à message. On n’a pas voulu faire un film porteur, ni dénonciateur. Il parle de choses dont on a souvent parlé dans l’anticipation. Je pense que le film aborde plein de sujets sans forcément revendiquer.

JL : Il n’y a pas forcément de parallèle avec quelque chose d’existant, mais ça fait partie des grands thèmes dont on parle dans le cinéma et plus particulièrement dans la science-fiction.

Le film est très dense, il va droit au but, est très efficace. Il va à l’essentiel en 15 minutes. Est-ce que c’est la durée que vous souhaitiez dès le départ ou bien avez-vous dû retrancher des éléments dans votre scénario ?

JL : On a eu la chance de ne rien avoir à couper.

SP : On a failli devoir couper pour des raisons budgétaires, mais finalement on a pu faire comme on aime. Grâce au financement et puis à l’équipe, qui a assuré du tonnerre de dieu, pour qu’on puisse le faire comme ça.

JL : En fait la toute première démarche a été de l’envoyer à Canal+ parce qu’ils font un concours de scénario chaque année, et pour ce concours c’est 10 minutes maximum. Donc on était partis dans l’idée que ça durerait 10 minutes. Maintenant il en fait 16 : ça prouve qu’on ne s’est pas privés.

SP : Heureusement...

JL : Oui, parce que condenser ça en 10 minutes...

Le postulat de départ du film, c’est de tourner à l’envers : c’est une méthode des plus acrobatiques. Est-ce que vous avez eu des problèmes ? Risqué l’accident ?

SP : En fait il s’agit de comédiens qui jouent à l’envers ou de plans où tout le monde joue à l’endroit et qu’on retourne. Et on a beaucoup répété avec les comédiens pour que leurs gestes ressemblent à ce qu’on voulait, on a travaillé avec des mimes. Il y a eu quelques petits accidents : notamment pendant la scène de course-poursuite. Ce n’est pas dû au fait de tourner à l’envers, parce que les comédiens tournaient à l’endroit.

JL : Ce n’est pas lié au fait que ce soit à l’envers. C’était juste des problèmes de méninges. Il y a eu des jours, sur certains décors, où personne ne comprenait plus rien. On essayait, avec Jérémy des effets spéciaux, d’expliquer à Julie qui ne comprenait rien, qui expliquait elle-même à Stéphane qui ne comprenait rien...

SP : De toute façon, on tourne dans le désordre. Déjà, pour un comédien, il faut expliquer qu’on tourne dans le désordre, mais là, en plus on les tourne à l’envers, et on fait des essais à l’envers pour au final faire à l’endroit.

JL : En plus il y a les effets spéciaux...

SP : En bref : il y a certains passages du tournage où c’était vraiment très compliqué !

Pour faire simple, classons Demain la veille dans le fantastique. La France et le fantastique, c’est une longue histoire de désamour. Pourtant, le talent et l’envie sont là, ainsi que le prouve Demain la veille. Comment analysez-vous les rapports du public français et des producteurs français avec ce genre cinématographique ?

SP : Je pense déjà que c’est un peu plus large que le cinéma fantastique : c’est le cinéma de genre en France. Disons que dans les années 1960, on a fait les meilleurs films policiers français, et puis après on s’est arrêté, pour faire des films sociaux, des comédies, ce genre de film. Du coup, depuis, on a un rapport très particulier au film de genre. En même temps c’est un peu facile de dire « le public a tort, le producteur a tort »... Quand on voit que les films de Nicolas Boukhrief ont beaucoup de mal à se monter, on peut se dire que oui, c’est quand même dommage que des mecs aussi talentueux ne trouvent pas de financements. Après, quand on voit que Le Convoyeur fait 700 000 entrées, on se dit que si le public français ne veut pas voir de film de genre français, c’est une espèce de boucle. Mais bon, on a tellement de talents pour ce genre de choses qu’il faut continuer à en faire, et la sauce finira peut-être par prendre. Mais il faut reconnaître qu’on est un peu bouffés par les films de genre américains.

JL : ... et par les comédies françaises.

SP : C’est dur de faire comprendre aux gens qu’on peut faire des films de genre en France qui soient de vrais, grands films de qualité. Autant aux producteurs qu’au public. Je pense qu’il y a vraiment les talents pour. Il y a quantité de réalisateurs talentueux dans ce pays, ce n’est pas ce qui manque.

La rumeur court que vous seriez en train de travailler sur une version longue de Demain la veille. Ce n’est pas vrai, mais pour combien de temps ?

SP : Non, il est beaucoup trop tôt pour en parler : c’est quelque chose qu’on a évoqué.

JL : Forcément, on a de bons retours, alors on nous demande : « est-ce qu’au-delà du court, il y a un long ? » Ça peut être drôle, mais en même temps est-ce que c’est faisable ? Il faut se poser la question. Je pense qu’il y a des trucs marrants à faire, mais des trucs marrants, ça fait des courts. Est-ce que ça fait un long ?

Et pour finir : quels projets pour l’avenir ? Est-ce que vous allez continuer à travailler ensemble ?

SP : Refaire des courts, en tous cas, avant de faire des longs. Ensemble ou séparément.

JL : Ça dépend des projets. On ne se dit pas « on va travailler ensemble »... On a chacun nos envies. Si les envies se rejoignent, pourquoi pas.

SP : On se retrouve sur la science-fiction, sur l’anticipation : c’est aussi pour ça qu’on a fait Demain la veille ensemble : on avait la même vision du projet. Après il y a d’autres genres sur lesquels on ne se retrouve pas, et comme on ne sait pas quel genre de films on va faire... Peut-être que Julien va faire des comédies françaises, et moi des films sociaux très chiants. Si c’est un film de science-fiction, peut-être qu’on le fera ensemble.

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