Les projets de fictions préhistoriques courent assez peu les studios, ces temps derniers, pour que l’on s’intéresse au dernier film d’Albert Hughes, huit ans après son précédent long-métrage Le Livre d’Eli coréalisé avec son jumeau Allen — même en soupçonnant que ce cinéaste ne devrait pas réinventer le feu. Situé quelque vingt mille ans avant notre ère, Alpha se présente comme un film d’aventures initiatique construit autour d’une étape non négligeable de la civilisation humaine : la domestication d’un animal (en l’occurrence le loup) par l’homme qui, jusque-là, n’avait avec les autres espèces de ce règne qu’un rapport de prédateur ou de proie. Le scénario articule cela consciencieusement, quoiqu’encombré de réflexes d’écriture assez balourds : une ouverture en flash-forward dispensable (recette de mise en bouche spectaculaire désormais usée), puis une entrée en matière laborieuse s’appesantissant sur les handicaps personnels que devra surmonter le héros, fils de chef de tribu pas vraiment aussi endurci que son père. Quand une expédition de chasse au bison tourne mal pour lui, le jeune homme est laissé pour mort et abandonné par les siens en pleine nature, avant de se relever. Livré à lui-même tandis qu’il cherche le chemin du retour, il est amené à prendre soin d’un loup qu’il a lui-même blessé, et les deux êtres de nouer alors une relation particulière.
Une balade pas trop sauvage
Le film suit un programme minimal de survival dans une nature à laquelle la direction artistique tâche de rendre la beauté supposée des temps où elle était absolument vierge. L’ironie est que l’exécution du programme d’action se trouve quelque peu distraite par cette attention envers la joliesse des décors. Comme dans Le Livre d’Eli, Hughes se laisse aller à des envolées plastiques bien démonstratives dont on croirait certaines tout droit sorties de comic-books (quand des plans ressemblent à des aplats), avec ici un soin tout particulier pour les paysages, leurs lignes à mettre en valeur, les cieux à remplir autant que possible de constellations, de lucioles, d’aurores boréales. Cet effort d’enjolivement fait ressembler le film, à l’arrivée, à une coquille chatoyante et pas tout à fait vide, mais dont le contenu manque de nervosité, entre la longuette présentation du héros déjà évoquée, dilapidatrice d’énergie, une scène vraiment impressionnante (la « résurrection » du héros au bord d’un précipice), puis un récit de survie et de voyage qui déçoit. Faute d’une réelle démarche de mise en scène pour traiter le péril du voyageur solitaire comme un enjeu égal à celui de la beauté des paysages ou de la fidélité du loup, l’esprit d’urgence escompté cède la place à un esprit de balade agrémenté de quelques péripéties machinalement déployées, sans qu’on partage profondément le sentiment de mise en danger du protagoniste.
L’origine du spécisme
Reste, au cœur de la coquille, au moins un enjeu qu’on espère un moment voir s’élever au-dessus des balises minimales du récit : une peinture du rapport de l’humain à l’animal, un peu plus ambigu qu’il n’y paraît (malgré la simplification notable du processus de domestication). Il n’est évidemment pas anodin que ce soit un personnage de mâle peu dominant et piètre chasseur, malhabile à allumer un feu, incapable de tuer une bête de la taille d’un porc (ou a fortiori d’un bison), qui se découvre soudain les « vertus » qui lui manquaient dans son rapport à une créature qu’il a en premier lieu assujettie par la violence et dont, sous couvert de bonté, il fait un animal domestique (pour ne pas dire : un chien). Il est permis de voir là la base d’une mise en perspective de l’affirmation de l’homme au sein des espèces vivantes, de sa propension à dominer par la force comme par la douceur, et on peut regretter que ce film d’aventures trop programmatique ne s’aventure pas plus avant sur ce terrain-là.