Le titre du premier long métrage de Maïmouna Doucouré installe d’emblée le récit dans une polysémie calquée sur les tensions qui agitent sa jeune héroïne, parvenue à l’âge délicat où l’adjectif « mignonne » change de sens et de valeur. Amy (Fathia Youssouf) est donc « mignonne » lorsqu’elle accompagne sagement sa mère à la salle de prière ou qu’elle prétend pouvoir compter les céréales de son petit frère avant de les lui servir, mais elle aspire surtout à faire partie des filles les plus « mignonnes » du collège, de celles dont l’assurance et les tenues provocantes suffisent à capter les regards et à gonfler le nombre de followers. Pour accomplir cette métamorphose, Amy devra braver les traditions familiales et se faire sa place au sein d’un groupe de jeunes danseuses, justement baptisé « les Mignonnes ». Ces quatre préadolescentes apparaissent pour la première fois figées dans des poses suggestives, lors d’un « Mannequin challenge[1]Phénomène de vidéos virales popularisé par Internet et les réseaux sociaux, consistant à adopter une posture figée pendant que la caméra circule au milieu des participants. » où elles sont filmées comme un seul corps. La polysémie du titre rejoint alors le caractère équivoque de ces corps de jeunes filles encore installés dans le confort de l’enfance (pour discuter en toute tranquillité, Amy et Angelica se nichent dans le tambour d’un sèche-linge, comme dans un cocon), mais qui s’approprient déjà l’attitude de leurs aînées, en particulier de celles qui affichent la plus forte cote de popularité sur les réseaux sociaux. Une dualité que le film radiographie avec une certaine justesse, mais que le scénario de Maïmouna Doucouré peine à dépasser, se contentant de l’illustrer par des effets de symétrie un peu scolaires : quand son jeune frère lui demande une nouvelle fois de compter ses céréales, Amy le repousse et préfère se concentrer sur le nombre de likes obtenus par son dernier post.
Mignonnes offre malgré tout quelques instants de grâce, alourdis çà et là par un symbolisme un peu chargé, comme dans cette scène de purification proche de l’exorcisme, où les spasmes de la transe se muent peu à peu en danse frénétique. Le film convainc davantage lorsqu’il embrasse de façon plus directe le regard d’Amy. Les traditions familiales et la polygamie du père sont ainsi appréhendées par une mise en scène parcellaire qui mime le point de vue de la jeune fille : une conversation mystérieuse filmée au ras du sol, d’où l’on ne voit que les pieds des deux interlocutrices, ou encore l’arrivée d’une seconde épouse montrée comme l’apparition d’un spectre, muet et intégralement recouvert d’un voile blanc. Cette présence discrète du fantastique passe aussi par l’importance donnée à une robe de mariage dont les fleurs brodées se mettent à saigner, évoquant l’antagonisme qui oppose les devoirs familiaux aux bouleversements de la puberté. Dans la dernière partie, ce point de vue subjectif tend malheureusement à se retourner contre le film : la dénonciation de l’érotisation des adolescentes se heurte à la façon dont Amy elle-même fétichise la sensualité des corps qui l’entourent. Une contradiction qui donne lieu à une accumulation de scènes plus ou moins identiques, qui reproduisent les régimes d’images incriminés (clips et selfies aguicheurs) tout en noyant dans leur flot le timide contrepoint de figures parentales atterrées. Malgré ces maladresses, Maïmouna Doucouré et son actrice principale parviennent à élaborer le portrait relativement convaincant d’une adolescente en quête d’équilibre, jusqu’à un très joli plan final qui voit la caméra s’élever lentement pendant que le corps d’Amy, sur un trampoline, oscille encore entre le poids de la sagesse et la légèreté de l’enfance.
Notes
| ↑1 | Phénomène de vidéos virales popularisé par Internet et les réseaux sociaux, consistant à adopter une posture figée pendant que la caméra circule au milieu des participants. |
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