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Jeen-Yuhs

Jeen-Yuhs

de Coodie Simmons, Chike Ozah

  • Jeen-Yuhs
  • (Jeen-Yuhs : A Kanye Trilogy)

  • États-Unis2022
  • Réalisation : Coodie Simmons, Chike Ozah
  • Scénario : J. Ivy, Coodie Simmons
  • Image : Coodie Simmons, Danny "DNA" Sorge
  • Montage : Max Allman, J.M. Harper
  • Musique : Live Footage, CTZN CHANCE
  • Producteur(s) : Coodie Simmons, Chike Ozah, Leah Natasha Thomas, Marjorie Clarke
  • Production : Creative Control, Leah Natasha Productions, TIME Studios
  • Distributeur : Netflix
  • Date de sortie : 9 mars 2022
  • Durée : 3 épisodes

Jeen-Yuhs

de Coodie Simmons, Chike Ozah

La conquête de West


La conquête de West

Baignant dans une nostalgie exacerbée par la patine des petites caméras DV, la série documentaire consacrée à la carrière de Kanye West prend dans un premier temps les contours d’une hagiographie. Les deux premiers épisodes de jeen-yuhs (prononcer genius) s’attachent à suivre les premiers pas d’un beatmaker qui lutte pour être reconnu comme rappeur, débitant ses premiers morceaux dans les bureaux des labels new yorkais, lorsqu’il ne rechigne pas à jouer le jeu de l’industrie (produire des instrus pour des artistes maison, dans l’espoir d’être un jour soi-même signé en tant que rappeur). En parallèle de cette laborieuse quête de légitimité, la série dresse le portrait d’un animateur radio devenu cinéaste, Coodie, qui cultive une foi inébranlable envers son collaborateur et ami, filmant tous ses faits et gestes afin de documenter son irrésistible ascension. C’est ce qui étonne le plus à la découverte de ces archives vidéo : Kanye comme Coodie semblent tout à fait convaincus que le chemin qui se dresse face à eux les mènera sur les devants de la scène. La première moitié de la série reprend en ce sens la trajectoire ascendante de tout biopic, avec un penchant affirmé pour la prédestination. Un accident de voiture juste avant la sortie de son premier album est par exemple interprété comme un avertissement de la part d’un scénariste divin, tirant les ficelles d’une histoire qui paraît pré-écrite. Dans les plis de cette fable quasi mythologique s’immiscent toutefois des scènes bouleversantes, au sein desquelles transparaît une fragilité qui fera ensuite voler en éclat la structure même de la série. Ces séquences se déploient à chaque fois aux côtés de Donda West, la mère de Kanye, dont émane une aura singulière. Cette figure vient ralentir le tempo de la série pour ramener périodiquement le rappeur sur Terre, dans des moments de retraite et d’introspection qui lui rappellent, qu’au fond, sa trajectoire n’a de sens qu’à travers le regard de sa mère. Une scène cristallise ce bel horizon : sur les trottoirs de Time Square, Kanye apparaît sous le feu des projecteurs, tandis que les immeubles en arrière-plan semblent jaillir de sa tête pour symboliser ses rêves de grandeur ; marchant avec lui, Donda, plus petite, pousse Coodie à réorienter sa caméra sur le côté, pour lier dans un même plan l’objectif du rappeur (les gratte-ciels) et l’origine de sa quête (sa mère).

2007 & Heartbreak

C’est à la suite du décès tragique de Donda en 2007, lorsque le rappeur prend définitivement son envol avec la sortie de Graduation, que la série change de régime et de tonalité. Ironie du sort : en ayant suivi Kanye West depuis ses débuts dans l’espoir de filmer sa spectaculaire ascension, Coodie est mis à l’écart par le rappeur au moment précis où sa « vision » s’accomplit. Le cinéaste ne parvient plus à l’approcher sans qu’un malaise ne s’installe et, désormais en manque de séquences pour illustrer la suite de l’histoire, se voit contraint de recourir à des images de seconde main. Entretiens dans les médias, polémiques à répétition, extraits de concerts et de clips : de la majeure partie de la carrière de Kanye, de 808s & Heartbreak au récent Donda, ne restent que des archives déjà vues maintes fois ailleurs, à l’exception de quelques scènes où le rappeur, retrouvant Coodie de temps à autres, laisse entrevoir sa profonde détresse (cf. cette scène où Kanye apparaît comme un Colonel Kurtz au fond de la jungle dominicaine, déblatérant des punchlines lunaires dans une conversation sans queue ni tête avec des investisseurs immobiliers). Les images changent aussi littéralement d’aspect dans le troisième et dernier épisode, troquant le flou du 16mm, ainsi que le cadrage erratique d’un filmeur apprenant sur le tas, pour une texture haute-définition et une captation proche d’une imagerie publicitaire. Le contraste entre la stabilité des images de Coodie, de plus en plus aguerri derrière la caméra, et l’instabilité croissante de Kanye n’en est que plus frappant au regard des deux premiers épisodes, où les deux artistes semblaient avancer au même rythme.

Le dernier acte de jeen-yuhs pâtit de fait d’un double coup du sort : d’un côté la disparition d’une mère qui fut jadis un repère (pour le rappeur comme pour la série, qui venait à sa rencontre à intervalles réguliers) ; de l’autre la distance irrémédiable qui s’est creusée, au fil des années, entre un filmeur et un acteur qui ne se comprennent plus. À travers ses choix rocambolesques et ses virages à 180° (par exemple un album-thérapie avec Kid Cudi, Kids See Ghosts, suivi d’une campagne présidentielle en forme de rechute, à laquelle Coodie assiste à son corps défendant), Kanye aura comme gangrené son propre biopic, altérant l’émouvant trajet qui semblait au départ s’y dessiner pour ne laisser qu’un mythe en ruines, disloqué par le deuil, avec un amalgame d’images et de scènes déliées que le montage de la série semble incapable de dompter. D’où le fait que la trajectoire personnelle de Coodie finisse par prendre le pas sur la success story afin de combler les trous de la narration. À travers elle se dessine un tout autre récit, plus modeste mais aussi plus rebattu : l’histoire d’un filmeur qui, vampirisé par son sujet, apprend peu à peu à s’en émanciper, à s’affranchir de l’attraction qu’exerce encore le mythe du génie – celui qui donne son titre à la série.

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