La voix off nous prévient d’emblée : « Ceci n’est pas une histoire, mais plusieurs histoires. » Si cette entrée en matière peut sembler paradoxale au regard du récit initiatique que s’attelle à retracer le film, le périple de Jorge, chauffeur de mototaxi qui part de sa banlieue natale de Lima pour rejoindre la mine de La Rinconada, nichée sur le toit de la Cordillère des Andes, met plus largement en lumière les conditions de vie et de travail de milliers de mineurs. À son meilleur, le film réussit par sa seule mise en scène à rendre compte du caractère inhospitalier du décor auquel est confronté le jeune homme. Ainsi de son arrivée à La Rinconada, où un long plan accompagne Jorge, de dos, en train d’arpenter la rue : la distance entre la caméra et le personnage, comme le changement de focale qui le détache nettement de l’arrière-plan, figurent alors sa difficile acclimatation à ce territoire hostile.
Si la caméra reste chevillée au corps de Jorge, le film n’en est pas pour autant monotone. Il témoigne d’une grande variété dans ses choix de cadre et de composition pour figurer sa trajectoire. La précision de la mise en scène permet de rendre compte de l’expérience physique de Jorge, comme dans ce plan où il est filmé de face (l’un des rares du film), alors qu’il avance péniblement contre le vent glacial s’abattant sur son visage. Cette malléabilité de l’écriture documentaire rappelle, par endroits, le Wang Bing d’Argent amer ou de L’Homme sans nom, avec lequel Tortone partage le refus du commentaire psychologisant. On peut toutefois sur ce point regretter le caractère parfois trop calibré du montage, qui tend à neutraliser à des fins dramaturgiques le caractère équivoque des images documentaires en aménageant une suite de séquences à la durée homogène.
Le lien défait
Mais le film ménage par ailleurs une certaine originalité dans sa manière de mettre en perspective ce parcours individuel avec un horizon mythologique, voire métaphysique ; la voix off évoque ainsi une légende, selon laquelle le Diable n’accepterait de céder l’or de la mine qu’en échange d’un sacrifice. Avec des effets parfois à la lisière de l’artifice (le noir et blanc, la solennité de la voix off, les nappes instrumentales), Tortone cherche de la sorte à désenclaver l’expérience individuelle de Jorge pour l’ouvrir à une dimension collective. En s’obstinant à filmer Jorge au plus près, la mise en scène rend néanmoins aussi compte de l’écart qui le sépare du reste des mineurs : le recours au cadre rapproché sert avant tout à l’isoler des autres personnages, relégués hors champ. Un plan synthétise son extrême solitude : dans l’obscurité de sa chambre, il tente d’appeler sa famille restée à Lima, mais celle-ci ne parvient pas à l’entendre, à cause de la mauvaise connexion internet. Seul son visage illuminé par son téléphone est alors visible, tandis qu’il soliloque devant l’appareil.
Quand ils ne font pas l’objet d’une ellipse, les rares moments d’émulation collective sont maintenus hors champ : au cours de l’une des longues marches de Jorge, on aperçoit en arrière-plan une fanfare, comme tenue à distance du personnage qui passe alors son chemin. Même en boîte de nuit, les mineurs restent debout et immobiles, déliés les uns des autres, en attendant de trouver une prostituée avec qui passer la nuit. En se concentrant sur les festivités d’un carnaval, on pourrait croire que la dernière séquence livre enfin un réel contrepoint au monde de la mine mais, loin de l’effusion collective, une mélancolie amère se dégage des visages masqués, qui empêchent toute identification. Le film saisit alors le paradoxe de ce groupe social en quelques plans : il s’apparente moins à une communauté unifiée par une culture commune qu’à une triste agrégation de solitudes.